Une année d'articles sociologiques

Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière

Posted in Travail by Panda on 5 septembre 2009

Bonnet F. (2008), « Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière« , Revue française de sociologie, vol. 49, n° 2, pp. 331-350.

En février 2009, le journal Libération rapporte l’étrange mésaventure survenue en Allemagne à « une caissière virée pour un 1,30 euro« . Accusée d’avoir présenté deux bons de consigne oubliés par un client pour empocher l’argent, la caissière aurait donné un prétexte à la direction qui cherchait à s’en débarrasser depuis qu’elle avait pris la tête d’un mouvement de salariés dénonçant les conditions de travail. Rebelote en mars suivant, de l’autre côté du Rhin. Cette fois, c’est une caissière « mise à la porte pour un poil de cagnotte« , ou plus précisément pour être accusée d’avoir enregistré sur sa carte de fidélité les achats d’un client et bénéficier ainsi d’une réduction de 40 centimes d’euro. Moins de machiavélisme de la part de la direction ici, cette dernière semblant plutôt s’être enfermée dans une procédure.

C’est la disproportion entre le montant dérisoire des prétendus détournements et la sanction ainsi que le caractère mal avéré et donc potentiellement diffamatoire des accusations qui fait scandale. La condamnation morale du vol apparaît alors plus servir les intérêts de directions mal intentionnées que ceux de la société. Pour François Bonnet, il faut pousser les feux plus avant : l’hypothèse serait que la direction va jusqu’à organiser la possibilité d’être volée.

L’auteur a travaillé sur le vol en interne dans les secteurs de la grande distribution, du nettoyage et des salles de cinéma, en France comme en Italie, en se basant sur les propos recueillis au fil de conversations informelles conduites sur plusieurs semaines avec une douzaine de salariés. Dans cet article, cette base empirique lui permet d’appuyer un raisonnement inspiré par un constat plus général.

Tranchant avec l’attention portée par les médias aux affaires évoquées plus tôt, il apparaît effectivement à l’auteur que le vol en interne, bien que largement établi, ne fait que rarement l’objet de poursuites judiciaires. Etrange crime que celui dont la victime ne vient pas demander réparation à la barre du tribunal pour le préjudice qu’elle a subi alors qu’elle semble en disposer des moyens. De là à se demander s’il ne se joue pas autre chose autour du vol en interne que sa condamnation morale à la face du monde, il n’y a qu’un pas que François Bonnet franchit en posant l’hypothèse que, dans les coulisses de l’entreprise, le vol est utilisé par l’encadrement comme un instrument parmi d’autres pour gérer ses relations avec le personnel.

Pour expliquer cette situation, l’auteur fait le choix d’adopter un principe d’interprétation emprunté à la micro-économie : le problème du principal-agent. Il rappelle que ce problème est celui du principal d’un collège qui assigne une tâche, pour lui importante, à un agent d’entretien, pour lequel elle est négligeable. Comment le principal peut-il s’assurer que la tâche sera effectuée ? Surveiller l’agent coûterait trop cher et/ou ne serait pas possible. « Il y a donc un problème de base dans la relation, puisque le principal ne peut jamais être sûr que l’agent fait bien son travail, tout en devant continuer à le payer ».

Partant, François Bonnet s’intéresse à la manière dont les entreprises surveillent leurs salariés pour constater sur le terrain que « la surveillance n’est pas le seul moyen de minimiser l’occurrence du vol en interne : l’encadrement peut aussi tolérer les vols les plus difficilement contrôlables ». Il n’est pas question de rapporter ici toutes les stratégies de surveillance et de tolérance dont le croustillant contribue à l’intérêt de l’article – ce serait gâcher le plaisir du lecteur. Toutefois, un exemple pour donner corps à cette tolérance : offrir des places de cinéma gratuites permet d’éviter que les salariés ne passent un temps précieux à imaginer les moyens d’en dérober, tout en permettant de faire valoir l’existence d’un avantage en nature pour limiter les salaires.

Finalement il résulte de ces constats un résultat important, d’une portée plus générale, à savoir que « le cas du vol en interne montre que la gestion de la criminalité consiste aussi à retracer la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, et pas seulement à surveiller et punir ».

Car comme l’auteur l’explique clairement, l’enjeu de son article ne se limite pas à renouveler le regard porté sur le vol en interne :

Dans ce travail, je me propose de montrer la portée heuristique d’une approche en termes de choix rationnels sur un sujet traditionnellement analysé du point de vue des normes sociales ou du constructivisme.

Les choix rationnels dont il est question sont celui du voleur comme de la victime. Pour François Bonnet, il faut se contenter de considérer que le voleur décide de voler quand l’opportunité se présente, et que la victime opère un calcul décrit plus haut par lequel elle trouve son intérêt à être volé dans une certaine mesure. Cette approche découle du constat que le vol est parfaitement intégré aux relations de travail qu’il ne doit donc pas être approché autrement qu’en tant qu' »activité routinière ». En particulier, il ne doit pas être approché comme une déviance entendue au sens du sociologue Howard Becker1, car comment prétendre que le vol interne heurte l’encadrement assimilée à un entrepreneur de morale alors qu’il l’instrumentalise ?

Ce qu’il me semble intéressant de noter ici, c’est qu’il ne s’agit donc pas seulement de faire valoir l’intérêt d’un principe d’interprétation. Il s’agit de le faire valoir sur un autre. Et François Bonnet va jusqu’au bout de cette logique d’opposition, jetant dans sa conclusion une formule assassine par laquelle il accuse clairement Becker d’avoir pensé la déviance à tort. L’attaque va même très loin, puisqu’il ne prétend pas que l’option théorique de Becker s’explique par une adhésion idéologique, mais par un simple sentiment. L’approche par la déviance ne serait tout simplement pas raisonnée :

La déviance comme imposition arbitraire d’un label permet de mettre des concepts sur notre sentiment d’injustice face à l’intolérance des entrepreneurs de morale.

On retrouve là comme l’écho d’une tradition d’argumentation où chacun entreprenait de faire valoir son principe d’interprétation sur celui d’autrui sans manquer d’arguments, mais aussi sans prendre de gants. Par exemple, Durkheim expédiant Tarde en note de bas de page dans Les règles de la méthode sociologique, quand il énonce sa définition du fait social :

On voit combien cette définition du fait social s’éloigne de celle qui sert de base à l’ingénieux système de M. Tarde. D’abord, nous devons déclarer que nos recherches ne nous ont nulle part fait constater cette influence prépondérante que M. Tarde attribue à l’imitation dans la genèse des faits collectifs. De plus, de la définition précédente, qui n’est pas une théorie mais un simple résumé des données immédiates de l’observation, il semble bien résulter que l’imitation, non seulement n’exprime pas toujours, mais même n’exprime jamais ce qu’il y a d’essentiel et de caractéristique dans le fait, social. Sans doute, tout fait social est imité, il a, comme nous venons de le montrer, une tendance à se généraliser, mais c’est parce qu’il est social, c’est-à-dire obligatoire. Sa puissance d’expansion est, non la cause, mais la conséquence de son caractère sociologique. Si encore les faits sociaux étaient seuls à produire cette conséquence, l’imitation pourrait servir, sinon à les expliquer, du moins à les définir. Mais un état individuel qui fait ricochet ne laisse pas pour cela d’être individuel. De plus, on peut se demander si le mot d’imitation est bien celui qui convient pour désigner une propagation due à une influence coercitive. Sous cette unique expression, on confond des phénomènes très différents et qui auraient besoin d’être distingués.

La prise de position radicale de François Bonnet a le mérite de rompre avec une présentation de la sociologie qui peut paraître souvent trop lisse, comme si les auteurs cherchaient plus à se démarquer en disqualifiant silencieusement les principes d’interprétation concurrents des leurs qu’en les prenant de face, la technique consistant à complexifier le terrain jusqu’à ne le rendre réductible qu’à un seul principe forcément ad hoc2.

Toutefois, pour aussi radicale qu’elle puisse paraître, la prise de position de François Bonnet n’en est pas moins raisonnée. L’auteur multiplie les avertissements pour délimiter le domaine de validité de son propos. Ainsi, avertissement sur le rôle des données du terrain, qui n’ont valeur que d’illustrations :

Les données empiriques mobilisées ne revendiquent pas une prétention à la validité systématique : elles servent à étayer empiriquement des mécanismes liés à la qualité du vol en interne de « déviance » qui n’en est pas une et de « crime » qui ne provoque pas le scandale.

Avertissement repris par la suite, pour préciser que ces données du terrain ne viennent supporter qu’une manière de regarder le vol en interne et non une théorie de ce dernier3 :

Le propos n’est évidemment pas de soutenir que tout vol en interne doit être analysé comme dépendant uniquement de choix rationnels, et encore moins de faire comme si tous les éléments empiriques mobilisés dans ce travail devaient valider une théorie ; il s’agit plutôt de montrer la pertinence de cette approche et sa capacité à illuminer un phénomène obscur.

Avertissement martelé et étoffé une dernière fois, pour préciser que cette manière de regarder le vol en interne ne prétend donc pas épuiser toute la richesse de ce dernier, et plus particulièrement ce qu’il peut avoir de politique :

L’analyse en termes d’activité routinière n’est pas sans poser des problèmes théoriques et éthiques. Le principal problème théorique est celui de la dynamique de la définition des crimes. Les théories de l’activité routinière dissolvent la complexité du crime dans une théorie du choix rationnel certes très efficace pour comprendre les mécanismes de surveillance et de contrôle, mais plus maladroite dès que le crime considéré a une dimension morale ou politique. Ces théories tendent à assimiler le crime à une simple nuisance, délégitimant par avance la dimension politique potentielle des conduites délictueuses ; elles figent la définition de ce qui est considéré comme crime.

Bref, François Bonnet ne manque pas une occasion de se faire l’avocat du diable pour bien faire comprendre qu’appréhender le comportement des personnes comme commandé par des choix rationnels plutôt que par des déterminations sociales, en un mot à considérer ces personnes en tant qu’acteurs mus par des stratégies plutôt qu’en tant que sujets mus par des forces sociales, ne conduit pas obligatoirement à placer toutes ces personnes sur un même pied en niant l’existence de dominations. In fine, n’est-il pas patent que les salariés sont victimes de l’appropriation du vol en interne par l’encadrement ?

Dernier point, qui nous fait brutalement revenir sur terre, mais qu’il me semble important de préciser : l’article de François Bonnet est accessible à tous sur son site. Une initiative à généraliser.


1 Dans l’ouvrage de référence Outsiders qu’il publie en 1963, Howard Becker opère un renversement de perspective pour définir la déviance sur la base de ses observations et non plus de la norme : « deviant behavior is behavior that people so label ». Autrement dit, il faut considérer que le déviant n’est pas celui qui enfreint les règles, mais celui auquel les punitions prévues en cas d’infraction aux règles sont appliquées.

Qu’importe, dira-t-on, puisqu’il faut bien avoir enfreint les règles pour être puni ? Certes, mais l’acception empirique d’Howard Becker admet une subtilité lourde de conséquences que la version normative évacue : toute personne qui enfreint les règles n’est pas systématiquement déviante, puisqu’elle ne le devient qu’au terme d’un processus qui permet à autrui de la désigner comme telle. Or le processus est faillible : selon les circonstances, il peut conduire autrui à condamner un innocent et à laisser filer un coupable.

Les déviants ne constituant donc pas l’ensemble de tous ceux qui enfreignent les règles, Howard Becker en déduit qu’il est futile de rechercher les causes de leur comportement délictueux dans des traits sociaux, psychologiques, voire biologiques spécifiques. Un météore vient de tomber dans le jardin du darwinisme social.

2 Mais cette situation s’explique. Raymond Boudon en discute dans un fort intéressant article de l’Encyclopaedia Universalis intitulé « Sociologie – Les développements ».

3 Un point de vue n’engagerait-il pas systématiquement une option théorique ? C’est à discuter…


Pour en savoir plus

François Bonnet a développé plus en détail les enjeux théorique de son approche dans un autre article publié un an plus tôt dans Sociologie du travail : « Le vol en interne : les vols commis par les salariés sur leur lieu de travail« .

Denis Colombi explore le concept de déviance chez Becker dans son billet « Orelsan, le ‘voile intégral’ et la déviance«  où il le resitue notamment dans le cadre théorique de l’interactionnisme symbolique (sans dire ce « gros » mot).


La semaine prochaine, je commenterai…

Buscatto M. (2002), « Les centres d’appels, usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique« , Sociologie du travail, vol. 44, n°1, pp. 99-117.

About these ads
Tagged with: ,

2 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Baptiste said, on 8 septembre 2009 at 11:37

    L’article de Bonnet attire les lectures :
    l’ancêtre de socio-voce, « Fred et ben sociobloguent » http://giraudfrederique.over-blog.com/article-22708416-6.html
    et sciences humaines (le magazine)

    Continuez !

  2. Georges S said, on 26 septembre 2009 at 12:44

    Ces pauv’ salariés victimes de l’encadrement et de la société: est-ce vraiment nouveau?


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.