Une année d'articles sociologiques

De près et de loin, sans Lévi-Strauss

Posted in Interludes by Panda on 10 septembre 2009

"Une pause s’impose" s’exclamait un jour un de mes camarades au milieu d’un cours, signalant au maître qu’il avait pompé assez d’air pour amener ses élèves au bord de l’asphyxie. Je me propose de faire écho à cette précieuse maxime en intercalant éventuellement entre deux commentaires rigoureux un interlude prenant la forme d’une fiction sociologique, manière aussi de faire pénitence si jamais je manque à ma tâche. Je ne promets aucune régularité, bien au contraire. Pour commencer, j’expie la semaine 35.

8h30. Voici déjà une dizaine de minutes que j’occupe cette position dont je viens soudain de réaliser qu’elle ne va pas de soi. Déformation professionnelle du would-be sociologue ou alors réaction de défense, comprenez : sentiment tel d’une différence – ils sont jeunes, je suis vieux – qu’il déclenche une alarme me signifiant que je dois sur le champ retourner le stigmate sous peine de me laisser accroire que je suis l’intrus ? Quoiqu’il en soit, je bascule dans ce que les anthropologues nomment l’observation participante, et l’extrême cohérence de la situation explose à mes yeux.

8h31. C’est très flagrant : nous sommes une petite vingtaine qui attendons l’ouverture de la porte, tous placés à la frontière de ce que je baptise incontinent la zone D (pour "désocialisée"). La susdite surgit au seuil de la porte, dégouline un petit perron abrité et se répand tout autour jusqu’à rencontrer (à droite) un petit rebord au-delà duquel commence une pelouse et la grille qui ceint l’établissement, (devant) un même rebord bordant cette fois un petit jardin planté d’arbrisseaux et de bancs, (à gauche) un muret qui court le long d’une allée par laquelle chacun est parvenu jusqu’ici ; elle est comme un flot qui nous aurait rejetés, mollusques, sur les rives où il s’écrase. Chacun campe ainsi son rôle "sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés", dans le froid persistant de ce petit matin printanier, et une question m’assaille : comment en est-on arrivé là, ou pour le dire plus scientifiquement, comment la topographie a-t-elle déterminé notre configuration sociale ?

8h33. Si jamais quelqu’un devait douter de l’extrême logique de cette situation, démonstration vient d’être faite qu’elle ne tient rien au hasard. Voici en effet un nouvel arrivant qui s’est aventuré dans la zone D et qui, découvrant au détour du chemin le numéro du bâtiment qui correspond à celui dans lequel sa convocation lui indique qu’il va être soumis à examen, s’est rangé aux limites de la zone D. Saisissant mon carnet, je croque fébrilement la situation :

La zone D

La situation est fascinante à plus d’un titre, car non seulement personne n’occupe la zone D, mais les individus sont de plus répartis tout autour. Sans doute, ils sont moins nombreux là où il leur a fallu parcourir une grande distance depuis l’entrée du centre d’examen, mais même au sud-ouest du plan, ils se répartissent de sorte à ménager entre eux une certaine distance, quitte à rester debout sans appui, dans l’ombre qui plus est.

Quelle théorie pour faire tenir ensemble tous ces faits ? Les individus ont le souci de se tenir à distance les uns des autres et il leur faut une bonne excuse pour se rapprocher ; c’est ainsi qu’ils se sont regroupés plus volontiers sur le muret qui court le long de la voie que sur les pelouses. Soit, mais la désertion de la zone D ? Ici encore, il semble bien être question de distance, à ceci près que chacun fuirait non pas ses semblables, mais la porte. Pour ma part, je pense que c’est la démonstration qu’un autre souci anime les individus, celui du conformisme. Se positionner dans la zone D, ce serait occuper ostensiblement une zone que les autres ont fuit, ce qui constituerait un moindre problème si leurs yeux n’étaient pas justement rivés sur la porte dont ils attendent l’ouverture. Finalement, chacun cherche à démontrer qu’il est un tout en n’étant que l’un, c’est-à-dire à affirmer sa singularité sans dépasser les bornes dans la crainte d’être frappé d’ostracisme. Il faut donc faire comme les autres et déserter la zone D, tout en ne faisant pas comme les autres en se trouvant une place relativement isolée.

Si la référence à ces deux principes permet d’expliquer pourquoi les individus se répartissent comme ils le font autour de la zone D, elle ne permet pas d’expliquer pourquoi la zone D. Ici, il faut considérer le processus historique qui a aboutit à l’apparition de cette dernière, en imaginant que l’attitude du premier venu aura été déterminante – raison pour laquelle je le désignerai dorénavant comme le Précurseur. Sans doute le Précurseur s’est-il approché de la porte pour tenter de l’ouvrir et constatant qu’elle était close, il aura cherché un endroit où se replier. Par commodité, il aura cherché un point d’appui et aura opté pour le muret. Sera alors arrivé un second individu qui aura lui aussi tenté d’ouvrir la porte. Constatant que son échec ne sera pas passé inaperçu, il aura alors tenté de fuir le regard du Précurseur tout en s’éloignant de la porte, et il aura cru pouvoir se fondre dans le décor en franchissant la frontière délimitant physiquement la zone D. Le reste n’aura alors été que répétition, comme dans mon cas, un individu arrivant, constatant que la porte est sous l’observation des autres, notant qu’aucun n’occupe la zone D, cherchant la position qui lui permet de fuir les regards mais pas trop, se rangeant finalement quelque part autour de la zone D.

8h45. Voici bien dix minutes que je vois affluer les candidats, et la zone D est toujours désertée. Combien de temps allons-nous rester ainsi les uns sous le regard des autres, sans qu’aucun ne se risque à vérifier que la porte est toujours fermée ? C’est qu’il faudrait traverser la zone D, ce qui ne manquerait pas d’attirer l’attention tant elle est vaste et désertée. Dès lors, impossible de rester à proximité de la porte si elle est fermée, car ce serait demeurer sous le regard des autres comme un pendu exposé à l’entrée d’une ville, une pancarte autour du cou proclamant « On vous avait prévenu ! ». Il faudrait rebrousser chemin, tout penaud, en cherchant à se fondre dans les alentours, le risque étant que cette entreprise de camouflage se révèle bien compliquée étant donné que c’est maintenant toute une foule qui s’est massée.

23h52. Je ne sais pas si je tiendrai encore bien longtemps ; je suis si fatigué. Les alentours de la zone D sont jonchés des corps des candidats dont le froid, la faim et la soif ont eu raison au fil des heures. Seule une action de l’intérieur pourrait nous sauver. Si quelqu’un trouve ce carnet, qu’il en publie le contenu comme un avertissement contre les élans suicidaires auxquels le conflit entre la distance et le conformisme peut nous conduire à nous abandonner.

Trouvé sur le cadavre de P., ce carnet a été publié sur ce blog, conformément à ses volontés.

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2 Réponses

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  1. Baptiste said, on 10 septembre 2009 at 1:00  

    Ce carnet me fait penser à "The social life of small urban spaces"
    http://www.kottke.org/09/03/the-social-life-of-small-urban-spaces
    et

    Une vidéo de 10 minute montrant ce qui se passe sur le Seagram Plaza à New York


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