Une année d'articles sociologiques

Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?

Posted in Médecine, Travail by Panda on 7 décembre 2009

Jouzel J.-N. (2009), « Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?« , Sociologie du travail, vol. 51, n°3, pp. 402-418.

Vu de très loin, le scandale de l’amiante peut apparaître comme une sorte de combat inégal opposant de gentilles victimes à de méchants industriels, les pouvoirs publics faisant tapisserie. Mais le travail n’est pas en France la seule affaire des employeurs et des salariés : il existe tout un monde social1 composé d’une multitude d’acteurs aux intérêts spécifiques oeuvrant au sein de systèmes d’autant plus complexes qu’ils sont hétéronomes, dont l’objet a priori singulier est justement de travailler sur le travail2. Dans un tel contexte, chacun se doute que la résolution du problème que constitue l’exposition à un risque professionnel soit rendue particulièrement délicate, à commencer par sa formulation. Pour nous ouvrir un peu les yeux sur cette réalité, Jean-Noël Jouzel s’est intéressé au processus de reconnaissance des maladies professionnelles en se basant sur l’échec de la mobilisation autour des éthers de glycol.

En bon sociologue, Jean-Noël Jouzel introduit son propos par l’énoncé d’un paradoxe : alors que de nombreuses questions sanitaires ont acquis une publicité considérable ces dernières années (« vache folle », sang contaminé, etc.), les maladies professionnelles demeurent encore de ce point de vue invisibles. Supposant que cette absence de publicité tient en partie au défaut de mobilisation des victimes, l’auteur s’est penché sur la mobilisation contre les éthers de glycol, qui a échoué. Plus précisément, il a cherché à comprendre comment le travail de mise en forme du problème dans l’objectif d’en faire un « problème public » n’avait pu être mené à terme du fait des divergences de vue entre les parties.

Jean-Noël Jouzel précise qu’il emprunte l’expression de « problème public » au sociologue Joseph R. Gusfield, dont il n’est pas inutile de citer au passage un petit extrait de son excellent ouvrage sur la genèse du problème public de « l’alcool au volant » pour bien saisir l’importance cruciale de la question de la confection des problèmes publics, dans le sillon du génial Michel Foucault :

What may be visible and salient in one period of time may not be so in another. Issues and problems may wax and wane in public attentions, may disappear or appear. How is it than an issue or problem emerges as one with a public status, as something about which « someone ought to do something » ?

Le Collectif des éthers de glycol n’est pas une association de victimes. C’est un regroupement d’organisations professionnelles (syndicats : CGT, CFDT ; accidentés : FNATH ; mutuelles : Mutualité française, FMF ; médecine du travail : SNPST) autour d’un ancien ingénieur-chimiste de l’INRS ayant travaillé sur les effets de ces substances. Initié en 1997, le Collectif tente de rebondir sur la critique de l’usage contrôlé de l’amiante dont le scandale a éclaté quelques années plus tôt. Toutefois, Jean-Noël Jouzel nous alerte sur sa fragilité :

Les membres du Collectif Éthers de glycol font face à une contradiction centrale. D’une part, il est intéressant pour eux de continuer à rendre visibles les lacunes de la réparation des maladies professionnelles pour obtenir des avancées signi?catives en termes de santé au travail. D’autre part, il est dangereux pour eux de dénoncer frontalement les limites des politiques de santé au travail dans la mesure où ils demeurent attachés à l’héritage de la loi de 1898 et au paritarisme comme mode de gestion.

En effet, l’auteur a rappelé plus tôt dans son article l’histoire nationale de la prise en charge des maladies professionnelles, pour préciser que les maladies professionnelles sont aujourd’hui actées au sein d’instances paritaires dont le lecteur découvrira avec grand intérêt une présentation sans concession les avantages comme des inconvénients. Dans ces conditions, il semble évident que les membres du Collectif jouent avec le feu : critiquer les carences d’un système auquel ils participent, n’est-ce pas offrir l’opportunité de remettre le système en question ? C’est bien pourquoi ils entendent borner la critique en présentant le cas des éthers de glycol comme une faille exceptionnelle dans un système présenté comme perfectible au prix du renforcement de leur position.

C’est sur cette base que le Collectif doit se décider de la place à accorder aux victimes par le moyen desquelles il espère attirer l’attention des médias, condition sine qua none pour transformer le problème des éthers de glycol en problème public et parvenir à ses fins. C’est le second temps fort de l’article de Jean-Noël Jouzel, que l’intitulé « L’introuvable place des victimes » résume parfaitement. L’auteur y explique qu’en cherchant à encourager la mobilisation de victimes au sein d’une association nommée l’Aveg, le Collectif va se heurter à un véritable dilemme :

Les organisations professionnelles doivent en permanence concilier les cadrages contradictoires du problème des éthers de glycol comme exemple et comme exception dans l’ensemble des questions de santé au travail. Or, la simple existence d’une association de victimes au sein du Collectif tend à autonomiser le problème des éthers de glycol et à le détacher des problématiques plus générales que les acteurs impliqués dans le Collectif tentent de porter. Si la « compassion » que suscitent les victimes rend visible le problème des éthers de glycol, elle contribue en revanche à masquer le fait que ces substances sont des toxiques professionnels « comme les autres », dont la gestion relève de logiques parfaitement routinières dans les politiques de santé au travail.

Pour cette raison, l’auteur rapporte de ses observations la place extraordinairement ambiguë que le Collectif va réserver à l’association, l’admettant dans ses rangs sans véritablement lui donner la parole, l’enjoignant à agir sans lui en donner les moyens, lui demandant de présenter des corps mais préférant avancer des chiffres pour entretenir le doute sur le nombre de victimes potentielles. Appuyée par des verbatim extraits de réunions, la lecture de cette partie où Jean-Noël Jouzel décrypte la « stratégie rhétorique » du Collectif pour définir le problème public est tout simplement passionnante. Le dénouement de cette affaire sera l’échec de la mobilisation, ce dont les victimes feront évidemment les frais.

Que penser de tout cela ? Au-delà du profond intérêt du décryptage opéré par l’auteur qui mobilise avec beaucoup d’habilité des concepts sociologiques dont le rendement heuristique est évident, je voudrais dire que cet article est intéressant en lui-même. En effet, il ne peut qu’interpeller le lecteur sur la démarche du sociologue rendant compte de son terrain dans une analyse qui n’est pas à la gloire des enquêtés, dans un contexte où ces derniers ne peuvent par ailleurs manquer de se reconnaître et peut-être même d’être reconnus. Voilà qui ne peut qu’alimenter la réflexion sur le problème très concret de la restitution, une phase du travail du sociologue à ma connaissance très peu abordée dans la littérature académique alors qu’elle est tout à fait cruciale, promesse étant souvent faite aux enquêtés de leur communiquer des résultats de l’enquête à laquelle ils ont participé, cette restitution revêtant parfois même un caractère obligatoire à la demande de commanditaires. Tout de même, quelques témoignages ont été couchés sur le papier, tel cet intéressant article intitulé « Un ethnologue en entreprise : entre séduction et révélation«  dans lequel Alexandre Lambelet rend compte des difficultés auxquelles il s’est affronté après avoir communiqué son mémoire à la direction de l’entreprise au personnel de laquelle il avait consacré un travail : elle l’a ni plus ni moins menacé de le poursuivre en diffamation.

1 Noter la disparition récente du CSPRP remplacé par le COCT.

2 Confronté à un ministère du Travail, il faut avoir le réflexe de tout sociologue qui tombe une forme sociale : elle ne va pas de soi. Et d’abord, que fait-elle là ? Autrement dit, comment en est-on arrivé à objectiver le travail au point que l’existence d’une institution qui prétende le prendre en charge puisse s’imposer ? Ensuite, quelle complexité sociale l’intitulé simplificateur de cette forme sociale recouvre-t-il ? Comme toujours, on n’en finit pas de revenir des évidences…

La semaine prochaineTrès prochainement, je commenterai…

L’irrégularité des publications sur ce blog depuis la rentrée s’explique par un Master d’administration des entreprises en cours du soir venant s’ajouter à des occupations professionnelles en journée déjà fort soutenues. L’entreprise n’en continue pas moins jusqu’à son terme (52 articles), mais à un rythme bien plus fluctuant de commentaires et d’éventuels interludes. Disons donc que le prochain commentaire sera publié le 27 décembre, Noël devant bien offrir un répit. D’ici là, j’aurais tout le loisir de valoriser mes connaissances nouvellement acquises en comptabilité en traitant :

Chiapello E., « Les normes comptables comme institution du capitalisme. Une analyse du passage aux normes IFRS en Europe à partir de 2005« , Sociologie du travail, n°47, vol. 3, pp. 362-382.

3 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Baptiste said, on 7 décembre 2009 at 4:30

    « le problème très concret de la restitution, une phase du travail du sociologue à ma connaissance très peu abordée dans la littérature académique » :
    Il y a des choses (un peu anciennes) dans la postface à Street Corner Society de WF Whyte
    Et aussi dans un numéro récent de Genèses, n° 71 –2008/2, « quand une enquêtée se rebiffe »

  2. Alexandre said, on 10 décembre 2009 at 5:34

    Analyse très pertinente, brillante conclusion bien que je ne vois pas bien le rapport entre cette histoire de 52 articles et les maladies professionnelles… mais bon, ces histoires de sociopathologues, c’est compliqué. Vivement la suite du feuilleton !

  3. Panda said, on 18 décembre 2009 at 9:06

    @Baptiste

    Merci. Pour les lecteurs qui nous lisent, je rajoute à la liste cet article sur lequel je viens de tomber :

    Flamant N., « Observer, analyser, restituer. Conditions et contractions de l’enquête ethnologique en entreprise », Terrain, n°44, 2005, pp. 137-152.

    On trouvera l’article sur Cairn en payant, ou sur Revues.org gratuitement à partir de janvier 2010.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d blogueurs aiment cette page :