Une année d'articles sociologiques

Pour une approche sociologique de la comptabilité. Réflexions à partir de la réforme comptable chinoise

Posted in Gestion by Panda on 30 décembre 2009

Eyraud C. (2003), « Pour une approche sociologique de la comptabilité. Réflexions à partir de la réforme comptable chinoise« , Sociologie du travail, vol. 45, n°4, pp. 491-508.1

Pour le profane, la comptabilité peut s’entendre comme l’enregistrement vétilleux des entrées et sorties d’argent de l’entreprise, un travail de tâcheron ou, puisque le comptable ne semble décidément en rien contribuer à l’activité de l’entreprise, de parasite.

Pour aller au-delà, il faudrait se donner la peine de rentrer dans les détails, une entreprise a priori peu ragoutante pour le sociologue, plus intéressé par le technicien que par la technique, par ailleurs souvent rétif aux chiffres. A sa décharge, il est vrai que la comptabilité ne semble se présenter que sous le seul jour d’une technique du chiffre à embrasser d’un bloc : les ouvrages disponibles ici et là pour l’aborder traitent superficiellement du milieu comptable et moins encore d’une théorie comptable, pour autant qu’elle existe ; leurs auteurs se donnent essentiellement pour programme d’enseigner à tenir sa comptabilité ; bref, à se faire comptable. Alors, mettre la main à la pâte pour étudier le boulanger, pourquoi pas ? Il semble bien qu’on apprendra bien quelque chose sur l’objet même en demeurant petit mitron. Mais devenir comptable pour étudier le comptable… voilà qui est nettement moins attrayant.

Toutefois, en dépit de ces obstacles cognitifs et culturels, certains osent. Ainsi, Corine Eyraud, dans cet article visiblement séminal, ne propose rien de moins que de jeter un regard sur les enjeux sociologique de la comptabilité en pratiquant de plus une étude comparative entre la France et la Chine. De là, comme on le verra, la révélation des enjeux précédemment mentionnés de la manière dont la comptabilité définit l’image qu’on entend donner de l’entreprise à des multiples acteurs, et en premier lieu à ceux qui la contrôlent.

Expliquant s’inscrire dans le « mouvement de renouveau de la sociologie économique »2, Corine Eyraud entend démontrer que la comptabilité constitue un objet digne d’intérêt pour ce domaine de recherche. A cette fin, elle se donne pour terrain la révolution qu’ont connue les entreprises d’Etat en Chine à partir de 1993, lorsque le gouvernement a substitué un système comptable d’inspiration anglo-saxonne à un système national. Forte d’une centaine entretiens conduits en langue chinoise lors d’une série de séjours entre 1993 à 2001, elle peut dessiner les évolutions qui s’en sont ensuivies ; on verra qu’elles justifient pleinement, tant par leur nature que leur importance, l’ambition de l’auteur.

La première partie de l’article est consacrée à la situation de la comptabilité dans les entreprises d’Etat avant la réforme. Ici, le premier enseignement de l’auteur est de montrer combien cette comptabilité était ancrée dans la doctrine marxiste. Ainsi, commentant le découpage imposé par la comptabilité chinoise en divers types de fonds, elle note :

Les fonds fixes, par exemple, sont définis comme « les fonds utilisés par l’entreprise en tant que moyens de travail » ; ils comprennent les bâtiments professionnels, les équipements, les machines mais aussi tout « ce qui rend possible pour les travailleurs la réalisation de leur travail sur une longue période » (logements, crèches et écoles pour les enfants, dispensaire, etc.).

L’attention du lecteur est ainsi immédiatement éveillée : si la comptabilité fait que l’entreprise intègre ou non telle chose dans ses comptes (en lui donnant par ailleurs tel statut3), il va sans dire cette opération reflète une certaine conception des limites de l’entreprise, donc de sa place dans la société. Sous-jacent, l’enjeu apparaît considérable.

Second enseignement quelques lignes plus loin, quand Corine Eyraud explique à quelle fin cette comptabilité était définie. Quels en étaient les utilisateurs ? En l’occurrence, il s’agissait des services de la statistique du ministère des Finances (les pouvoirs locaux disposant d’une marge d’adaptation considérable), dans l’objectif contrôler la mise en oeuvre de la planification, si bien qu’à l’époque « le lien entre système comptable et système statistique est très fort : ce sont, le plus souvent, les catégories statistiques qui informent les catégories comptables ». « Ministère » et « contrôle », deux termes à souligner pour pointer une évidence comme n’en étant pas une, savoir que la comptabilité était définie par l’Etat (après tout, pourquoi pas par un autre acteur, comme une institution privée ?) pour contrôler l’action des entreprises (après tout, pourquoi pas à d’autres fins, comme déterminer l’impôt ?)

Enfin, pour finir d’ancrer dans le social la comptabilité rapportée au rang de grille de lecture parmi d’autres, l’auteur s’intéresse à la manière dont la comptabilité prescrite était réellement mise en oeuvre. Son dernier enseignement est qu’il existe bien un écart en la matière, du fait du hiatus entre le comportement attendu des entreprises et celui qu’elles devaient adopter pour s’affronter aux réalités.

Démonstration étant faite que la comptabilité ne tombe pas du 天, fût-elle chinoise, mais qu’elle est le produit d’une certaine conception de l’entreprise dont elle informe le comportement des acteurs, on comprend tout l’intérêt qu’il pouvait exister à observer ce qui allait survenir lorsque cette comptabilité basculerait dans un tout autre registre, inspiré de la comptabilité anglo-saxonne.

Réservant au lecteur le plaisir de découvrir l’histoire de cette révolution, je voudrais en retenir ici la relation de plusieurs effets en cascade. Tout d’abord, la comptabilité va changer de finalité et d’utilisateurs, ne servant plus à fournir des statistiques pour contrôler la mise ne oeuvre de la planification, mais des informations économiques pour gérer et évaluer l’entreprise.

Ensuite, la redéfinition qui en découle de ce qui doit tenir dans les comptes va redéfinir le rôle de l’entreprise, ce qui, du fait de l’importance considérable des entreprises d’Etat en Chine (l’auteur rapporte les avoir étudiées comme des « institutions sociales totales »), va provoquer jusqu’à l’apparition d’un secteur social prenant en charge des coûts dont l’entreprise est délestée, tels que l’hébergement des salariés.

De plus, parce qu’elle va devoir permettre d’évaluer partout les entreprises de la même manière, la mise en oeuvre de la nouvelle comptabilité va alimenter une réforme plus structurelle où le pouvoir central va reprendre la main sur les pouvoirs locaux pour imposer une norme par le recours à la loi alors qu’il agissait essentiellement par voie de règlements que ces pouvoirs locaux avaient loisir d’adapter.

Enfin, la moindre des conséquences ne va pas être la lente acculturation des acteurs de l’entreprise et des dirigeants du pays aux conceptions charriées par la nouvelle comptabilité, ce qui va transformer leur regard sur la manière dont l’entreprise doit être gérée. Cette dernière étant dorénavant appréhendée par ses résultats, la question de sa rentabilité va devenir centrale, soulevant la question des sureffectifs dont la résolution va entraîner faillites, préretraites et licenciements.

Que penser de tout cela ? Voilà, il me semble, un texte qui remplit parfaitement son office, la comptabilité apparaissant définitivement comme un objet du plus grand intérêt pour le sociologue au terme de sa lecture. La belle initiative de Corinne Eyraud devrait inciter plus généralement les sociologues à se pencher sur les services financiers de l’entreprise, le moindre des paradoxes n’étant pas qu’ils sont à ma connaissance très peu étudiés alors que chacun s’accorde à leur reconnaître un rôle croissant : direction financière, contrôle de gestion, analyse financière, entre autres. A mon sens, la sociologie ne peut se satisfaire, pour caractériser l’époque, de pointer le phénomène de mainmise d’un « marché » peuplé d’actionnaires éthérés sur la gouvernance des entreprises ; il convient de s’engager à fond sur la voie tracée par Corinne Eyraud pour rentrer dans le détail de la manière dont les exigences de l’actionnaire se trouve répercutées dans l’entreprise via tous ces acteurs. Lesquels sont d’ailleurs loin de parler d’une seule voix, parce qu’ils poursuivent eux aussi leurs objectifs propres, ne serait-ce que par définition : il suffit, pour s’en convaincre, d’ouvrir un manuel d’analyse financière ; on constatera dès les premières lignes que si l’analyste se base sur les données produites par la comptabilité, son premier souci est de leur appliquer un « retraitement » pour les faire parler autrement. La sociologie des métiers de la finance dans l’entreprise s’annonce ainsi passionnante, mais technique, à l’instar de celle d’autres fonctions transverses, comme l’informatique. Les sociologues n’ont plus qu’à retrousser leurs manches pour démonter cette boîte noire qu’est trop longtemps restée l’entreprise, n’en ayant vu ou n’ayant voulu en voir que les salariés et le patron4.

1 Ayant découvert la comptabilité récemment en m’affrontant tout particulièrement aux différences entre normes comptables françaises et IFRS, j’étais parti pour commenter un article d’Eve Chiapello, mais sa relecture ne m’a plus semblé apporter autant d’éléments à la réflexion que cet article de Corine Eyraud, découvert dans la foulée, car producteurs et utilisateurs de la comptabilité en sont absents (d’où on en apprend guère plus que dans un bon article produit par un praticien ayant pris du champ, tel Christian Hoarau dans son excellent « Place et rôle de la normalisation comptable en France« , publié en 2003 dans la Revue française de gestion, par ailleurs accessible gratuitement.)

2 Sur ce sujet, il est possible de consulter Le Site des Sciences Economiques et Sociales, dont je viens de découvrir l’existence (quoiqu’il ne date pas d’hier !) où l’on trouvera notamment un dossier sur le renouveau des liens entre sociologie et économie. Une opportunité pour (re)découvrir ce qui peut séparer et réunir les disciplines, sur tous les plans (l’existence d’une discipline ne tient pas qu’à la spécificité de son objet, ou du moins à la spécificité de la manière dont elle l’aborde ; elle tient aussi à des enjeux de pouvoir qui se cristallisent dans des institutions prises au sens général du terme).

4 Sur ce point, il faut prendre très au sérieux la quatrième note de bas de page, dans laquelle l’auteur précise que « cela pourrait servir de base à des débats intéressants : il n’est effectivement pas neutre de concevoir une opération économique comme une charge, un investissement ou une répartition du bénéfice, et la décision est discutable. » De fait, le diable se loge dans les détails.

4 L’initiative viendra peut-être moins des laboratoires de sociologie que des organisations professionnelles, si j’en juge d’après ce que j’ai pu constater en étudiant le domaine de l’informatique. Ici, c’est la Fondation CiGREF, un club fermé de directeurs des systèmes d’information (DSI), qui a initié un programme de recherche en gestion. L’objectif est tout prosaïque, puisque les DSI cherchent à travers le CIGREF à démontrer aux directions générales que l’informatique n’est pas qu’un centre de coûts, mais qu’elle crée de la valeur, afin de ne plus être traités comme la cinquième roue du carrosse ; dès lors, pourquoi ne pas mobiliser la recherche pour alimenter la réflexion ?

Très prochainement, je commenterai…

Pas moins de trois articles sur un sujet redevenu d’une brûlante actualité, publiés dans le contexte d’un symphosium organisé par Sociologie du travail en 2000 autour du livre de Christophe Desjours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale :

Durand J.-P. (2000), « Combien y a-t-il de souffrance au travail ?« , Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 313-322.

Baszanger I. (2000), « A propos de Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale« , Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 322-329.

Desjours C. (2000), « Travail, souffrance et subjectivité« , Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 329-340.

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2 Réponses

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  1. Alexandre said, on 4 janvier 2010 at 4:53

    Ouh la la… j’sais pas si c’est la compta ou la socio… mais j’ai mal à la tête !!

  2. Panda said, on 4 janvier 2010 at 6:30

    Je signale que Corinne Eyraud propose plusieurs articles au téléchargement sur sa page personnelle, dont cet article de Sociologie du travail.

    Par ailleurs, je note qu’un numéro spécial de la revue Comptabilité-Contrôle-Audit a été consacré à la sociologie de la comptabilité en 2004.


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