Une année d'articles sociologiques

A propos du livre d’Esther Duflo, Le développement humain (1)

Posted in Note de lecture by Panda on 30 janvier 2010

Duflo E. (2010), Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (1), La République des Idées, Seuil.

La République des Idées a décidé de faire honneur à une économiste française renommée, invitant ainsi le grand public à prendre connaissance de ses travaux sur l’économie du développement.

La lecture du livre s’impose, à condition de le lire en plein et en creux.

Une lecture en plein, d’abord. Dans la recherche de la meilleure solution pour favoriser l’éducation des enfants dans les pays en voie de développement, le propos de l’auteur semble se distinguer par deux innovations majeures. La première innovation porterait sur la manière de rechercher des leviers d’action, Esther Duflo se faisant l’adepte d’une méthode basée sur l’expérimentation plutôt que sur l’analyse de données. L’économiste n’est donc plus spectateur du monde, condamné à élaborer des modèles pour tester les théories qu’il échafaude sur la base de données de énième main. Au contraire, il est sur le terrain où il divise les populations en groupe témoin et groupe test pour mesurer l’effet d’un facteur figé dans le premier, ajusté dans le second. Ainsi, il isolera tant de villages d’une part, tant d’une autre, et il incitera financièrement les enseignants des premiers villages à se montrer assidus pour mesurer l’effet de cette incitation sur les performances des élèves par rapport à celles de leurs congénères des seconds villages dont les enseignants n’auront pas été incités ; d’où une conclusion générale sur les bienfaits (ou les méfaits) de l’incitation financière des enseignants sur l’éducation des enfants.

L’autre innovation de l’auteur serait encore une question de méthode, mais à usage du bailleur de fonds cette fois-ci. Ainsi, en conclusion d’un exposé au cours duquel elle pointe l’intérêt de jouer sur la santé des enfants et l’information des parents et des enfants sur les enjeux de l’éducation là où les politiques classiques se contentent de jouer sur le coût de la scolarité, Esther Duflo écrit :

Les actions les plus répandues aujourd’hui, centrée sur les coûts de l’instruction, ont donc un rapport coût/bénéfice bien moins favorable que des programmes qui prennent en compte d’autres difficultés et qui sont beaucoup plus confidentiels. On voit ainsi qu’il est important d’évaluer les programmes, non seulement pour confirmer les intuitions sur ce qui peut être efficace ou non, mais aussi pour remplacer celles-ci par des connaissances précises. Et même si nos intuitions sont valables, elles sont insuffisantes car elles nous donnent des ordres de grandeur totalement erronés.

Si la recherche permet donc de mettre au jour les leviers sur lesquels agir, le bailleur de fonds est incité à évaluer ses actions pour en mesurer l’efficacité. Le périmètre de la responsabilité du riche Occident envers les pays en voie de développement se trouve ainsi étendue : il ne suffit pas d’agir pour remplir ses devoirs, il faut encore s’assurer que c’est avec efficacité.

Autant pour une lecture en plein ; voyons maintenant pour ce qu’il en est d’une lecture en creux. Au fil des pages où Esther Duflo énumère les expériences sur lesquelles elle se fonde pour monter en généralité, le lecteur ne peut être que frappé par la fragilité de la méthodologie mise en oeuvre, au point que les conclusions sur lesquelles elle permet de déboucher apparaissent somme toute d’une portée très relative. Un cas est entre tous très frappant, celui où l’auteur a collaboré avec l’ONG Seva Mandir pour conduire une expérience dont l’objectif était de mesurer l’impact d’une pénalisation des absences des enseignants sur les résultats des enfants. Seva Mandir ne pouvait pas se déployer pour contrôler l’assiduité de tous les enseignants répartis dans des villages isolés ; pour cette raison, il a été décidé de fournir des appareils photos aux enseignants et de les charger de prendre une photo de leur classe deux fois pas jour, une date étant incrustée dans les photos. Par ailleurs, des visites-surprises ont été organisées. Au terme de l’expérience, tout semble attester que les enfants ont de meilleures performances là où les enseignants ont été contraints d’être présents.

Mais quel traitement Esther Duflo ne réserve-t-elle pas à cette expérience, précisant qu’un tel programme pourrait difficilement être généralisé du fait de la collusion possible du contrôleur et du contrôlé, pour conclure finalement que "les enseignants sont capables de travailler plus si on leur donne une bonne raison de le faire – et les enfants en bénéficient immédiatement".

Devant l’évidence d’un tel constat, la première réaction est de se demander s’il était vraiment besoin de le vérifier. Sans doute, puisque qu’Esther Duflo a précisé plus tôt que notre intuition nous conduisait à raisonner sur des ordres de grandeur totalement erronés. Admettons-le, mais comment ne pas remarquer tout de même qu’à vouloir prendre la mesure de toute chose, nous passerions notre vie un mètre à la main ?

Au-delà de cette remise en cause de la nécessité de l’expérience, il est possible de s’interroger sur les modalités de cette dernière, et en premier lieu sur sa dimension éthique. Demander à des enseignants de participer à leur propre contrôle n’est pas neutre. On le sait pour l’avoir observé au sein des entreprises sous nos latitudes : une révolution majeure dans la pratique de la subordination, c’est d’avoir réussi à faire en sorte que les salariés se fixent eux-mêmes les contraintes qu’on souhaite leur imposer, ce qui a complètement transformé leur rapport au travail. Cela pour dire que l’expérience est lourde de conséquences : il n’est pas possible de rincer l’éprouvette sociale après l’avoir utilisée.

Enfin, il convient aussi de s’interroger sur la pertinence de la méthodologie expérimentale menée par l’économiste. Dans le contre exemple qu’elle invoque au Kenya pour pointer le risque de collusion du contrôleur et du contrôlé, Esther Duflo semble tout simplement réinventer ce que la sociologie a montré depuis belle lurette, à savoir que les acteurs ne sont pas seulement mus par les objectifs qu’on peut leur assigner. L’économiste se fait ainsi sociologue en constatant que son protocole d’expérimentation ne lui permet pas de neutraliser toutes les variables ; c’est la redécouverte de la complexité du réel, mouvement dont on se demande bien sur quoi il peut déboucher, si ce n’est sur la réinvention successive d’une sociologie générale jusqu’à une ethnographie pointilleuse. Au final, la nécessité de tenir un discours tout de même raisonné sur la portée de ses expérimentations ne peut conduire Esther Duflo qu’à multiplier les mentions à des biais éventuels et donc à localiser ses expériences, pour bientôt limiter la portée de leurs conclusions au contexte où elles se sont déroulées.

L’effort d’Esther Duflo pour promouvoir avec une obstination remarquable la méthodologie expérimentale présente certainement une vertu, celle de réintroduire un peu de complexité dans le discours sur le développement. A la limite, le bailleur de fonds peut être persuadé par le fait que "les résultats aux tests augmentent de 17 % de l’écart-type" qu’il est essentiel de jouer non plus sur un seul facteur, le financement de la scolarité, mais sur plusieurs autres, comme la santé des enfants et la motivation des enseignants. C’est déjà ça de pris.

Toutefois, cet effort rencontre forcément ses limites, car si le bailleur de fonds peut accepter de ne plus considérer un facteur mais deux ou trois, il ne pourra certainement pas accepter d’en considérer plus. En effet, pour des raisons qui tiennent à la nécessité d’agir rapidement, le bailleur de fonds est obligé d’appréhender la réalité à travers un modèle qui offre une vision réductrice de la réalité. A quoi peut donc servir l’effort d’Esther Duflo pour limiter la portée de ses conclusions si chemin faisant, il lui apparaît nécessaire de tenir compte de plus de facteurs que le bailleur de fonds ne peut en considérer ? La seule solution est alors de procéder à l’agrégation de facteurs qui prolifèrent sous la forme d’indicateurs consolidés, tels que l’indice de développement humain. C’est justement à cet indice qu’Esther Duflo consacre les premières pages de son livre.

Il faut donc finalement relativiser l’innovation que l’expérimentation promue par Esther Duflo semblait tout d’abord présenter sur la modélisation : une expérimentation se base toujours sur l’idée que la situation peut être décrite par un ensemble de variables qu’il sera possible de toutes neutraliser sauf celle qu’on entend tester. Cette idée, c’est justement un modèle.

Le livre prescrit donc une méthodologie à destination des chercheurs et des bailleurs de fonds, basée sur l’expérimentation et la mesure de l’efficacité. Ce discours et l’écho qu’il recueille ne peuvent qu’inciter à réfléchir aux enjeux éthiques de l’expérimentation et à son caractère forcément réducteur, ainsi qu’à la logique de contrôle qu’elle promeut : ce qu’on ne peut mesurer, on ne peut l’améliorer, pour reprendre un expression bien connue des thuriféraires des méthodes d’amélioration continue de la qualité dans le domaine de l’entreprise. Pourtant, l’auteur ne consacre pas une ligne à ses questions, déroulant sa vision de la réalité sans donner au lecteur les armes pour la discuter. Les chiffres parlent d’eux-mêmes sur la base d’une modélisation dissimulée : la déception, c’est donc que ce que nous raconte Esther Duflo, c’est n’est jamais encore qu’une forme fort peu élaborée d’économie…

10 Réponses

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  1. nicrobe said, on 3 février 2010 at 8:46  

    Merci beaucoup pour cette recension et ses vertus économiques (pour mon portefeuille). J’ai entendu plusieurs fois Esther Duflo à la radio et j’ai été frappé par le décalage entre l’accueil dont elle bénéficie et la réelle portée de ses analyses. Ce qui se présente comme une innovation – l’expérimentation – n’est que le prolongement d’une tendance lourde en sciences humaines et sociales, à savoir l’importation de méthodologies issues des sciences de la nature à des fins d’expertise et d’évaluation (le "benchmarking"). Outre les questions éthiques que cela suscite, les limites d’une telle approche ne conduisent bien souvent qu’à redécouvrir la roue sociologique, dans une version qui ne tourne plus toujours très rond…

  2. Georges S said, on 15 février 2010 at 8:46  

    Oui, c’est tjrs amusant de voir ces économistes étudier (mesurer, prévoir, ingenierer…) le comportement humain comme si nous étions des machines et penser que les machines ne s’en rendent pas compte.

    Ce qui est consternant, c’est que nous continuions de les écouter. ;-)

  3. Georges S said, on 11 mai 2010 at 11:18  

    Bon i’bosse plus l’ex-étudiant en sociologie? ;)

    • Panda said, on 16 mai 2010 at 9:52  

      Reprise du blog après mes derniers examens, mi-juin.

  4. Patrice de M said, on 11 octobre 2010 at 9:15  

    Monsieur le Panda,
    Mi-juin est passé, repassé et trépassé et le blog fait comme Malbrought, il ne revient pas.
    J’en suis marri.

    • Panda said, on 11 octobre 2010 at 2:29  

      Oui. C’est assez désolant, mais c’est que je suis tombé dans les statistiques et les probabilités durant l’été, et que je n’ai pas encore acquis la masse critique de connaissances me permettant de remonter avec la fulgurance requise des tréfonds du "quantitatif" (Jacques Jenny va me taper sur les doigts) pour contempler de nouveau avec sérénité le paysage fascinant des productions sociologiques. Mais l’initiative reste à l’ordre du jour.

  5. Baptiste C. said, on 11 octobre 2010 at 2:09  

    J’aimerai beaucoup lire la suite aussi.

  6. Patrice de M said, on 11 octobre 2010 at 11:20  

    Faux fuyants fallacieux s’il en fut. La fatigue ne vous dispense de rien. A-t-on déjç vu un Panda avoir un coup de bambou? ce serait un comble!
    Je vous somme de poursuivre votre mission civilisatrice.

  7. Panda said, on 27 janvier 2011 at 12:42  

    Une lecture récente à conseiller à tous ceux que la démarche de l’évaluation sociale mise en oeuvre par Esther Duflo peut intéresser : le document de travail numéro 135 du CEE de décembre 2010, Évaluation aléatoire et expérimentations sociales, par Yannick L’Horty et Pascale Petit. Le document expose de manière très claire les fondements de la démarche, ses intérêts et ses inconvénients. Il donne aussi quelques éléments de contexte permettant de comprendre le développement de la démarche en France.

  8. vieille dame said, on 17 janvier 2012 at 11:17  

    on pose toujours les questions en fonction des réponses que l’on veut obtenir ! là, la réponse c’est : contrôle.
    Comme par hasard, une question qui domine la pensée qu’on veut instiller actuellement dans les esprits afin de privatiser plus facilement l’enseignement en France.
    mais moi, par exemple, j’aurais comparé avec un groupe où les enseignants auraient bénéficié de stages de formation rémunérés, de conseils personnalisés, de valorisation de leur métier sous une forme qu’ils auraient eux-même déterminée… de classes moins surchargées… enfin des tas de trucs dont on peut aussi attendre une amélioration de l’enseignement… avec seulement un peu de bon sens…
    sans compter que ce fameux "contrôle" et son résultat ne sont pas mesurés à long terme… et on néglige l’effet d’usure et d’exaspération…


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