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	<title>Une année d&#039;articles sociologiques</title>
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	<description>Un ex-étudiant de DEA de sociologie ne souhaitant pas &#34;devenir stupide&#34;</description>
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		<title>A propos du livre d’Esther Duflo, Le développement humain (1)</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2010/01/30/a-propos-du-livre-d%e2%80%99esther-duflo-le-developpement-humain-1/</link>
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		<pubDate>Fri, 29 Jan 2010 23:07:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Note de lecture]]></category>

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		<description><![CDATA[Duflo E. (2010), Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (1), La République des Idées, Seuil. La République des Idées a décidé de faire honneur à une économiste française renommée, invitant ainsi le grand public à prendre connaissance de ses travaux sur l&#8217;économie du développement. La lecture du livre s&#8217;impose, à condition de le lire [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=286&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Duflo E. (2010), <em><a target="_blank" href="http://www.repid.com/Le-developpement-humain.html">Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (1)</a></em>, La République des Idées, Seuil.</p>
<p><em>La République des Idées a décidé de faire honneur à une économiste française renommée, invitant ainsi le grand public à prendre connaissance de ses travaux sur l&#8217;économie du développement.</em></p>
<p><em>La lecture du livre s&#8217;impose, à condition de le lire en plein et en creux.</em></p>
<p><span id="more-286"></span>Une lecture en plein, d&#8217;abord. Dans la recherche de la meilleure solution pour favoriser l&#8217;éducation des enfants dans les pays en voie de développement, le propos de l&#8217;auteur semble se distinguer par deux innovations majeures. La première innovation porterait sur la manière de rechercher des leviers d&#8217;action, Esther Duflo se faisant l&#8217;adepte d&#8217;une méthode basée sur l&#8217;expérimentation plutôt que sur l&#8217;analyse de données. L&#8217;économiste n&#8217;est donc plus spectateur du monde, condamné à élaborer des modèles pour tester les théories qu&#8217;il échafaude sur la base de données de énième main. Au contraire, il est sur le terrain où il divise les populations en groupe témoin et groupe test pour mesurer l&#8217;effet d&#8217;un facteur figé dans le premier, ajusté dans le second. Ainsi, il isolera tant de villages d&#8217;une part, tant d&#8217;une autre, et il incitera financièrement les enseignants des premiers villages à se montrer assidus pour mesurer l&#8217;effet de cette incitation sur les performances des élèves par rapport à celles de leurs congénères des seconds villages dont les enseignants n&#8217;auront pas été incités ; d&#8217;où une conclusion générale sur les bienfaits (ou les méfaits) de l&#8217;incitation financière des enseignants sur l&#8217;éducation des enfants.</p>
<p>L&#8217;autre innovation de l&#8217;auteur serait encore une question de méthode, mais à usage du bailleur de fonds cette fois-ci. Ainsi, en conclusion d&#8217;un exposé au cours duquel elle pointe l&#8217;intérêt de jouer sur la santé des enfants et l&#8217;information des parents et des enfants sur les enjeux de l&#8217;éducation là où les politiques classiques se contentent de jouer sur le coût de la scolarité, Esther Duflo écrit :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Les actions les plus répandues aujourd&#8217;hui, centrée sur les coûts de l&#8217;instruction, ont donc un rapport coût/bénéfice bien moins favorable que des programmes qui prennent en compte d&#8217;autres difficultés et qui sont beaucoup plus confidentiels. On voit ainsi qu&#8217;il est important d&#8217;évaluer les programmes, non seulement pour confirmer les intuitions sur ce qui peut être efficace ou non, mais aussi pour remplacer celles-ci par des connaissances précises. Et même si nos intuitions sont valables, elles sont insuffisantes car elles nous donnent des ordres de grandeur totalement erronés.</p>
<p>Si la recherche permet donc de mettre au jour les leviers sur lesquels agir, le bailleur de fonds est incité à évaluer ses actions pour en mesurer l&#8217;efficacité. Le périmètre de la responsabilité du riche Occident envers les pays en voie de développement se trouve ainsi étendue : il ne suffit pas d&#8217;agir pour remplir ses devoirs, il faut encore s&#8217;assurer que c&#8217;est avec efficacité.</p>
<p>Autant pour une lecture en plein ; voyons maintenant pour ce qu&#8217;il en est d&#8217;une lecture en creux. Au fil des pages où Esther Duflo énumère les expériences sur lesquelles elle se fonde pour monter en généralité, le lecteur ne peut être que frappé par la fragilité de la méthodologie mise en oeuvre, au point que les conclusions sur lesquelles elle permet de déboucher apparaissent somme toute d&#8217;une portée très relative. Un cas est entre tous très frappant, celui où l&#8217;auteur a collaboré avec l&#8217;ONG Seva Mandir pour conduire une expérience dont l&#8217;objectif était de mesurer l&#8217;impact d&#8217;une pénalisation des absences des enseignants sur les résultats des enfants. Seva Mandir ne pouvait pas se déployer pour contrôler l&#8217;assiduité de tous les enseignants répartis dans des villages isolés ; pour cette raison, il a été décidé de fournir des appareils photos aux enseignants et de les charger de prendre une photo de leur classe deux fois pas jour, une date étant incrustée dans les photos. Par ailleurs, des visites-surprises ont été organisées. Au terme de l&#8217;expérience, tout semble attester que les enfants ont de meilleures performances là où les enseignants ont été contraints d&#8217;être présents.</p>
<p>Mais quel traitement Esther Duflo ne réserve-t-elle pas à cette expérience, précisant qu&#8217;un tel programme pourrait difficilement être généralisé du fait de la collusion possible du contrôleur et du contrôlé, pour conclure finalement que &#8220;les enseignants sont capables de travailler plus si on leur donne une bonne raison de le faire &#8211; et les enfants en bénéficient immédiatement&#8221;.</p>
<p>Devant l&#8217;évidence d&#8217;un tel constat, la première réaction est de se demander s&#8217;il était vraiment besoin de le vérifier. Sans doute, puisque qu&#8217;Esther Duflo a précisé plus tôt que notre intuition nous conduisait à raisonner sur des ordres de grandeur totalement erronés. Admettons-le, mais comment ne pas remarquer tout de même qu&#8217;à vouloir prendre la mesure de toute chose, nous passerions notre vie un mètre à la main ?</p>
<p>Au-delà de cette remise en cause de la nécessité de l&#8217;expérience, il est possible de s&#8217;interroger sur les modalités de cette dernière, et en premier lieu sur sa dimension éthique. Demander à des enseignants de participer à leur propre contrôle n&#8217;est pas neutre. On le sait pour l&#8217;avoir observé au sein des entreprises sous nos latitudes : une révolution majeure dans la pratique de la subordination, c&#8217;est d&#8217;avoir réussi à faire en sorte que les salariés se fixent eux-mêmes les contraintes qu&#8217;on souhaite leur imposer, ce qui a complètement transformé leur rapport au travail. Cela pour dire que l&#8217;expérience est lourde de conséquences : il n&#8217;est pas possible de rincer l&#8217;éprouvette sociale après l&#8217;avoir utilisée.</p>
<p>Enfin, il convient aussi de s&#8217;interroger sur la pertinence de la méthodologie expérimentale menée par l&#8217;économiste. Dans le contre exemple qu&#8217;elle invoque au Kenya pour pointer le risque de collusion du contrôleur et du contrôlé, Esther Duflo semble tout simplement réinventer ce que la sociologie a montré depuis belle lurette, à savoir que les acteurs ne sont pas seulement mus par les objectifs qu&#8217;on peut leur assigner. L&#8217;économiste se fait ainsi sociologue en constatant que son protocole d&#8217;expérimentation ne lui permet pas de neutraliser toutes les variables ; c&#8217;est la redécouverte de la complexité du réel, mouvement dont on se demande bien sur quoi il peut déboucher, si ce n&#8217;est sur la réinvention successive d&#8217;une sociologie générale jusqu&#8217;à une ethnographie pointilleuse. Au final, la nécessité de tenir un discours tout de même raisonné sur la portée de ses expérimentations ne peut conduire Esther Duflo qu&#8217;à multiplier les mentions à des biais éventuels et donc à localiser ses expériences, pour bientôt limiter la portée de leurs conclusions au contexte où elles se sont déroulées.</p>
<p>L&#8217;effort d&#8217;Esther Duflo pour promouvoir avec une obstination remarquable la méthodologie expérimentale présente certainement une vertu, celle de réintroduire un peu de complexité dans le discours sur le développement. A la limite, le bailleur de fonds peut être persuadé par le fait que &#8220;les résultats aux tests augmentent de 17 % de l&#8217;écart-type&#8221; qu&#8217;il est essentiel de jouer non plus sur un seul facteur, le financement de la scolarité, mais sur plusieurs autres, comme la santé des enfants et la motivation des enseignants. C&#8217;est déjà ça de pris.</p>
<p>Toutefois, cet effort rencontre forcément ses limites, car si le bailleur de fonds peut accepter de ne plus considérer un facteur mais deux ou trois, il ne pourra certainement pas accepter d&#8217;en considérer plus. En effet, pour des raisons qui tiennent à la nécessité d&#8217;agir rapidement, le bailleur de fonds est obligé d&#8217;appréhender la réalité à travers un modèle qui offre une vision réductrice de la réalité. A quoi peut donc servir l&#8217;effort d&#8217;Esther Duflo pour limiter la portée de ses conclusions si chemin faisant, il lui apparaît nécessaire de tenir compte de plus de facteurs que le bailleur de fonds ne peut en considérer ? La seule solution est alors de procéder à l&#8217;agrégation de facteurs qui prolifèrent sous la forme d&#8217;indicateurs consolidés, tels que l&#8217;indice de développement humain. C&#8217;est justement à cet indice qu&#8217;Esther Duflo consacre les premières pages de son livre.</p>
<p>Il faut donc finalement relativiser l&#8217;innovation que l&#8217;expérimentation promue par Esther Duflo semblait tout d&#8217;abord présenter sur la modélisation : une expérimentation se base toujours sur l&#8217;idée que la situation peut être décrite par un ensemble de variables qu&#8217;il sera possible de toutes neutraliser sauf celle qu&#8217;on entend tester. Cette idée, c&#8217;est justement un modèle.</p>
<p>Le livre prescrit donc une méthodologie à destination des chercheurs et des bailleurs de fonds, basée sur l&#8217;expérimentation et la mesure de l&#8217;efficacité. Ce discours et l&#8217;écho qu&#8217;il recueille ne peuvent qu&#8217;inciter à réfléchir aux enjeux éthiques de l&#8217;expérimentation et à son caractère forcément réducteur, ainsi qu&#8217;à la logique de contrôle qu&#8217;elle promeut : ce qu&#8217;on ne peut mesurer, on ne peut l&#8217;améliorer, pour reprendre un expression bien connue des thuriféraires des méthodes d&#8217;amélioration continue de la qualité dans le domaine de l&#8217;entreprise. Pourtant, l&#8217;auteur ne consacre pas une ligne à ses questions, déroulant sa vision de la réalité sans donner au lecteur les armes pour la discuter. Les chiffres parlent d&#8217;eux-mêmes sur la base d&#8217;une modélisation dissimulée : la déception, c&#8217;est donc que ce que nous raconte Esther Duflo, c&#8217;est n&#8217;est jamais encore qu&#8217;une forme fort peu élaborée d&#8217;économie&#8230;</p>
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		<title>Pour une approche sociologique de la comptabilité. Réflexions à partir de la réforme comptable chinoise</title>
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		<pubDate>Wed, 30 Dec 2009 21:40:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Gestion]]></category>

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		<description><![CDATA[Eyraud C. (2003), &#8220;Pour une approche sociologique de la comptabilité. Réflexions à partir de la réforme comptable chinoise&#8220;, Sociologie du travail, vol. 45, n°4, pp. 491-508.1 Pour le profane, la comptabilité peut s&#8217;entendre comme l&#8217;enregistrement vétilleux des entrées et sorties d&#8217;argent de l&#8217;entreprise, un travail de tâcheron ou, puisque le comptable ne semble décidément en [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=269&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Eyraud C. (2003), <em>&#8220;<a target="_blank" href="http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2003.10.001">Pour une approche sociologique de la comptabilité. Réflexions à partir de la réforme comptable chinoise</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 45, n°4, pp. 491-508.<a href="#1"><sup>1</sup></a></p>
<p><em>Pour le profane, la comptabilité peut s&#8217;entendre comme l&#8217;enregistrement vétilleux des entrées et sorties d&#8217;argent de l&#8217;entreprise, un travail de tâcheron ou, puisque le comptable ne semble décidément en rien contribuer à l&#8217;activité de l&#8217;entreprise, de parasite.</em></p>
<p><em>Pour aller au-delà, il faudrait se donner la peine de rentrer dans les détails, une entreprise a priori peu ragoutante pour le sociologue, plus intéressé par le technicien que par la technique, par ailleurs souvent rétif aux chiffres. A sa décharge, il est vrai que la comptabilité ne semble se présenter que sous le seul jour d&#8217;une technique du chiffre à embrasser d&#8217;un bloc : les ouvrages disponibles ici et là pour l&#8217;aborder traitent superficiellement du milieu comptable et moins encore d&#8217;une théorie comptable, pour autant qu&#8217;elle existe ; leurs auteurs se donnent essentiellement pour programme d&#8217;enseigner à tenir sa comptabilité ; bref, à se faire comptable. Alors, mettre la main à la pâte pour étudier le boulanger, pourquoi pas ? Il semble bien qu&#8217;on apprendra bien quelque chose sur l&#8217;objet même en demeurant petit mitron. Mais devenir comptable pour étudier le comptable… voilà qui est nettement moins attrayant.</em></p>
<p><em>Toutefois, en dépit de ces obstacles cognitifs et culturels, certains osent. Ainsi, Corine Eyraud, dans cet article visiblement séminal, ne propose rien de moins que de jeter un regard sur les enjeux sociologique de la comptabilité en pratiquant de plus une étude comparative entre la France et la Chine. De là, comme on le verra, la révélation des enjeux précédemment mentionnés de la manière dont la comptabilité définit l&#8217;image qu&#8217;on entend donner de l&#8217;entreprise à des multiples acteurs, et en premier lieu à ceux qui la contrôlent.</em></p>
<p><span id="more-269"></span>Expliquant s&#8217;inscrire dans le &#8220;mouvement de renouveau de la sociologie économique&#8221;<a href="#2"><sup>2</sup></a>, Corine Eyraud entend démontrer que la comptabilité constitue un objet digne d&#8217;intérêt pour ce domaine de recherche. A cette fin, elle se donne pour terrain la révolution qu&#8217;ont connue les entreprises d&#8217;Etat en Chine à partir de 1993, lorsque le gouvernement a substitué un système comptable d&#8217;inspiration anglo-saxonne à un système national. Forte d&#8217;une centaine entretiens conduits en langue chinoise lors d&#8217;une série de séjours entre 1993 à 2001, elle peut dessiner les évolutions qui s&#8217;en sont ensuivies ; on verra qu&#8217;elles justifient pleinement, tant par leur nature que leur importance, l&#8217;ambition de l&#8217;auteur.</p>
<p>La première partie de l&#8217;article est consacrée à la situation de la comptabilité dans les entreprises d&#8217;Etat avant la réforme. Ici, le premier enseignement de l&#8217;auteur est de montrer combien cette comptabilité était ancrée dans la doctrine marxiste. Ainsi, commentant le découpage imposé par la comptabilité chinoise en divers types de fonds, elle note :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Les fonds fixes, par exemple, sont définis comme &#8220;les fonds utilisés par l&#8217;entreprise en tant que moyens de travail&#8221; ; ils comprennent les bâtiments professionnels, les équipements, les machines mais aussi tout &#8220;ce qui rend possible pour les travailleurs la réalisation de leur travail sur une longue période&#8221; (logements, crèches et écoles pour les enfants, dispensaire, etc.).</p>
<p>L&#8217;attention du lecteur est ainsi immédiatement éveillée : si la comptabilité fait que l&#8217;entreprise intègre ou non telle chose dans ses comptes (en lui donnant par ailleurs tel statut<a href="#3"><sup>3</sup></a>), il va sans dire cette opération reflète une certaine conception des limites de l&#8217;entreprise, donc de sa place dans la société. Sous-jacent, l&#8217;enjeu apparaît considérable.</p>
<p>Second enseignement quelques lignes plus loin, quand Corine Eyraud explique à quelle fin cette comptabilité était définie. Quels en étaient les utilisateurs ? En l&#8217;occurrence, il s&#8217;agissait des services de la statistique du ministère des Finances (les pouvoirs locaux disposant d&#8217;une marge d&#8217;adaptation considérable), dans l&#8217;objectif contrôler la mise en oeuvre de la planification, si bien qu&#8217;à l&#8217;époque &#8220;le lien entre système comptable et système statistique est très fort : ce sont, le plus souvent, les catégories statistiques qui informent les catégories comptables&#8221;. &#8220;Ministère&#8221; et &#8220;contrôle&#8221;, deux termes à souligner pour pointer une évidence comme n&#8217;en étant pas une, savoir que la comptabilité était définie par l&#8217;Etat (après tout, pourquoi pas par un autre acteur, comme une institution privée ?) pour contrôler l&#8217;action des entreprises (après tout, pourquoi pas à d&#8217;autres fins, comme déterminer l&#8217;impôt ?)</p>
<p>Enfin, pour finir d&#8217;ancrer dans le social la comptabilité rapportée au rang de grille de lecture parmi d&#8217;autres, l&#8217;auteur s&#8217;intéresse à la manière dont la comptabilité prescrite était réellement mise en oeuvre. Son dernier enseignement est qu&#8217;il existe bien un écart en la matière, du fait du hiatus entre le comportement attendu des entreprises et celui qu&#8217;elles devaient adopter pour s&#8217;affronter aux réalités.</p>
<p>Démonstration étant faite que la comptabilité ne tombe pas du 天, fût-elle chinoise, mais qu&#8217;elle est le produit d&#8217;une certaine conception de l&#8217;entreprise dont elle informe le comportement des acteurs, on comprend tout l&#8217;intérêt qu&#8217;il pouvait exister à observer ce qui allait survenir lorsque cette comptabilité basculerait dans un tout autre registre, inspiré de la comptabilité anglo-saxonne.</p>
<p>Réservant au lecteur le plaisir de découvrir l&#8217;histoire de cette révolution, je voudrais en retenir ici la relation de plusieurs effets en cascade. Tout d&#8217;abord, la comptabilité va changer de finalité et d&#8217;utilisateurs, ne servant plus à fournir des statistiques pour contrôler la mise ne oeuvre de la planification, mais des informations économiques pour gérer et évaluer l&#8217;entreprise.</p>
<p>Ensuite, la redéfinition qui en découle de ce qui doit tenir dans les comptes va redéfinir le rôle de l&#8217;entreprise, ce qui, du fait de l&#8217;importance considérable des entreprises d&#8217;Etat en Chine (l&#8217;auteur rapporte les avoir étudiées comme des &#8220;institutions sociales totales&#8221;), va provoquer jusqu&#8217;à l&#8217;apparition d&#8217;un secteur social prenant en charge des coûts dont l&#8217;entreprise est délestée, tels que l&#8217;hébergement des salariés.</p>
<p>De plus, parce qu&#8217;elle va devoir permettre d&#8217;évaluer partout les entreprises de la même manière, la mise en oeuvre de la nouvelle comptabilité va alimenter une réforme plus structurelle où le pouvoir central va reprendre la main sur les pouvoirs locaux pour imposer une norme par le recours à la loi alors qu&#8217;il agissait essentiellement par voie de règlements que ces pouvoirs locaux avaient loisir d&#8217;adapter.</p>
<p>Enfin, la moindre des conséquences ne va pas être la lente acculturation des acteurs de l’entreprise et des dirigeants du pays aux conceptions charriées par la nouvelle comptabilité, ce qui va transformer leur regard sur la manière dont l’entreprise doit être gérée. Cette dernière étant dorénavant appréhendée par ses résultats, la question de sa rentabilité va devenir centrale, soulevant la question des sureffectifs dont la résolution va entraîner faillites, préretraites et licenciements.</p>
<p>Que penser de tout cela ? Voilà, il me semble, un texte qui remplit parfaitement son office, la comptabilité apparaissant définitivement comme un objet du plus grand intérêt pour le sociologue au terme de sa lecture. La belle initiative de Corinne Eyraud devrait inciter plus généralement les sociologues à se pencher sur les services financiers de l&#8217;entreprise, le moindre des paradoxes n&#8217;étant pas qu&#8217;ils sont à ma connaissance très peu étudiés alors que chacun s&#8217;accorde à leur reconnaître un rôle croissant : direction financière, contrôle de gestion, analyse financière, entre autres. A mon sens, la sociologie ne peut se satisfaire, pour caractériser l&#8217;époque, de pointer le phénomène de mainmise d&#8217;un &#8220;marché&#8221; peuplé d&#8217;actionnaires éthérés sur la gouvernance des entreprises ; il convient de s&#8217;engager à fond sur la voie tracée par Corinne Eyraud pour rentrer dans le détail de la manière dont les exigences de l&#8217;actionnaire se trouve répercutées dans l&#8217;entreprise via tous ces acteurs. Lesquels sont d&#8217;ailleurs loin de parler d&#8217;une seule voix, parce qu&#8217;ils poursuivent eux aussi leurs objectifs propres, ne serait-ce que par définition : il suffit, pour s&#8217;en convaincre, d&#8217;ouvrir un manuel d&#8217;analyse financière ; on constatera dès les premières lignes que si l&#8217;analyste se base sur les données produites par la comptabilité, son premier souci est de leur appliquer un &#8220;retraitement&#8221; pour les faire parler autrement. La sociologie des métiers de la finance dans l&#8217;entreprise s&#8217;annonce ainsi passionnante, mais technique, à l&#8217;instar de celle d&#8217;autres fonctions transverses, comme l&#8217;informatique. Les sociologues n&#8217;ont plus qu&#8217;à retrousser leurs manches pour démonter cette boîte noire qu&#8217;est trop longtemps restée l&#8217;entreprise, n&#8217;en ayant vu ou n&#8217;ayant voulu en voir que les salariés et le patron<a href="#4"><sup>4</sup></a>.</p>
<p><a name="1"></a></p>
<p style="font-size:8pt;"><sup>1</sup> Ayant découvert la comptabilité récemment en m&#8217;affrontant tout particulièrement aux différences entre normes comptables françaises et IFRS, j&#8217;étais parti pour commenter un article d&#8217;Eve Chiapello, mais sa relecture ne m&#8217;a plus semblé apporter autant d&#8217;éléments à la réflexion que cet article de Corine Eyraud, découvert dans la foulée, car producteurs et utilisateurs de la comptabilité en sont absents (d&#8217;où on en apprend guère plus que dans un bon article produit par un praticien ayant pris du champ, tel Christian Hoarau dans son excellent <em>&#8220;<a href="http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=RFG_147_0033" target="_blank">Place et rôle de la normalisation comptable en France</a>&#8220;</em>, publié en 2003 dans la Revue française de gestion, par ailleurs accessible gratuitement.)</p>
<p><a name="2"></a></p>
<p style="font-size:8pt;"><sup>2</sup> Sur ce sujet, il est possible de consulter <a href="http://ses.ens-lsh.fr/" target="_blank">Le Site des Sciences Economiques et Sociales</a>, dont je viens de découvrir l&#8217;existence (quoiqu&#8217;il ne date pas d&#8217;hier !) où l&#8217;on trouvera notamment <a href="http://ses.ens-lsh.fr/d04/0/fiche___article/&amp;RH=05" target="_blank">un dossier</a> sur le renouveau des liens entre sociologie et économie. Une opportunité pour (re)découvrir ce qui peut séparer et réunir les disciplines, sur tous les plans (l&#8217;existence d&#8217;une discipline ne tient pas qu&#8217;à la spécificité de son objet, ou du moins à la spécificité de la manière dont elle l&#8217;aborde ; elle tient aussi à des enjeux de pouvoir qui se cristallisent dans des institutions prises au sens général du terme).</p>
<p><a name="4"></a></p>
<p style="font-size:8pt;"><sup>4</sup> Sur ce point, il faut prendre très au sérieux la quatrième note de bas de page, dans laquelle l&#8217;auteur précise que &#8220;cela pourrait servir de base à des débats intéressants : il n&#8217;est effectivement pas neutre de concevoir une opération économique comme une charge, un investissement ou une répartition du bénéfice, et la décision est discutable.&#8221; De fait, le diable se loge dans les détails. </p>
<p><a name="4"></a></p>
<p style="font-size:8pt;"><sup>4</sup> L&#8217;initiative viendra peut-être moins des laboratoires de sociologie que des organisations professionnelles, si j&#8217;en juge d&#8217;après ce que j&#8217;ai pu constater en étudiant le domaine de l&#8217;informatique. Ici, c&#8217;est <a href="http://www.cigref.fr/" target="_blank">la Fondation CiGREF</a>, un club fermé de directeurs des systèmes d&#8217;information (DSI), qui a initié <a href="http://cigref.typepad.fr/recherche/valeur/index.html" target="_blank">un programme de recherche en gestion</a>. L&#8217;objectif est tout prosaïque, puisque les DSI cherchent à travers le CIGREF à démontrer aux directions générales que l&#8217;informatique n&#8217;est pas qu&#8217;un centre de coûts, mais qu&#8217;elle crée de la valeur, afin de ne plus être traités comme la cinquième roue du carrosse ; dès lors, pourquoi ne pas mobiliser la recherche pour alimenter la réflexion ?</p>
<p><strong>Très prochainement, je commenterai&#8230;</strong></p>
<p>Pas moins de trois articles sur un sujet redevenu d&#8217;une brûlante actualité, publiés dans le contexte d&#8217;un symphosium organisé par Sociologie du travail en 2000 autour du livre de Christophe Desjours, <em>Souffrance en France. La banalisation de l&#8217;injustice sociale</em> :</p>
<p>Durand J.-P. (2000), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(00)00121-7" target="_blank">Combien y a-t-il de souffrance au travail ?</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 313-322.</p>
<p>Baszanger I. (2000), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(00)00112-6" target="_blank">A propos de Souffrance en France. La banalisation de l&#8217;injustice sociale</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 322-329.</p>
<p>Desjours C. (2000), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(00)00111-4" target="_blank">Travail, souffrance et subjectivité</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 42, n°2, pp. 329-340.</p>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/52articles.wordpress.com/269/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/52articles.wordpress.com/269/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=269&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/12/07/encombrantes-victimes-pourquoi-les-maladies-professionnelles-restent-elles-socialement-invisibles-en-france/</link>
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		<pubDate>Sun, 06 Dec 2009 22:46:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Médecine]]></category>
		<category><![CDATA[Travail]]></category>
		<category><![CDATA[Organisation]]></category>
		<category><![CDATA[Santé au travail]]></category>

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		<description><![CDATA[Jouzel J.-N. (2009), &#8220;Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?&#8220;, Sociologie du travail, vol. 51, n°3, pp. 402-418. Vu de très loin, le scandale de l&#8217;amiante peut apparaître comme une sorte de combat inégal opposant de gentilles victimes à de méchants industriels, les pouvoirs publics faisant tapisserie. Mais le travail [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=262&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Jouzel J.-N. (2009), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2009.06.006" target="_blank">Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 51, n°3, pp. 402-418.</p>
<p><em>Vu de très loin, le scandale de l&#8217;amiante peut apparaître comme une sorte de combat inégal opposant de gentilles victimes à de méchants industriels, les pouvoirs publics faisant tapisserie. Mais le travail n&#8217;est pas en France la seule affaire des employeurs et des salariés : il existe tout <a href="http://www.risquesprofessionnels.ameli.fr/fr/les_acteurs_de_la_prevention/les_acteurs_de_la_prevention_acteurs_prevention_1.php" target="_blank">un monde social</a><a href="#1"><sup>1</sup></a> composé d&#8217;une multitude d&#8217;acteurs aux intérêts spécifiques oeuvrant au sein de systèmes d&#8217;autant plus complexes qu&#8217;ils sont hétéronomes, dont l&#8217;objet a priori singulier est justement de travailler sur le travail<a href="#2"><sup>2</sup></a>. Dans un tel contexte, chacun se doute que la résolution du problème que constitue l&#8217;exposition à un risque professionnel soit rendue particulièrement délicate, à commencer par sa formulation. Pour nous ouvrir un peu les yeux sur cette réalité, Jean-Noël Jouzel s&#8217;est intéressé au processus de reconnaissance des maladies professionnelles en se basant sur l&#8217;échec de la mobilisation autour des éthers de glycol.</em></p>
<p><span id="more-262"></span>En bon sociologue, Jean-Noël Jouzel introduit son propos par l&#8217;énoncé d&#8217;un paradoxe : alors que de nombreuses questions sanitaires ont acquis une publicité considérable ces dernières années (&#8220;vache folle&#8221;, sang contaminé, etc.), les maladies professionnelles demeurent encore de ce point de vue invisibles. Supposant que cette absence de publicité tient en partie au défaut de mobilisation des victimes, l&#8217;auteur s&#8217;est penché sur la mobilisation contre les éthers de glycol, qui a échoué. Plus précisément, il a cherché à comprendre comment le travail de mise en forme du problème dans l&#8217;objectif d&#8217;en faire un &#8220;problème public&#8221; n&#8217;avait pu être mené à terme du fait des divergences de vue entre les parties.</p>
<p>Jean-Noël Jouzel précise qu&#8217;il emprunte l&#8217;expression de &#8220;problème public&#8221; au sociologue Joseph R. Gusfield, dont il n&#8217;est pas inutile de citer au passage un petit extrait de <a href="http://www.amazon.fr/culture-probl%C3%A8mes-publics-production-symbolique/dp/2717856102/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1260211320&amp;sr=8-1" target="_blank">son excellent ouvrage</a> sur la genèse du problème public de &#8220;l&#8217;alcool au volant&#8221; pour bien saisir l&#8217;importance cruciale de la question de la confection des problèmes publics, dans le sillon du génial Michel Foucault :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">What may be visible and salient in one period of time may not be so in another. Issues and problems may wax and wane in public attentions, may disappear or appear. How is it than an issue or problem emerges as one with a public status, as something about which &#8220;someone ought to do something&#8221; ?</p>
<p>Le Collectif des éthers de glycol n&#8217;est pas une association de victimes. C&#8217;est un regroupement d&#8217;organisations professionnelles (syndicats : CGT, CFDT ; accidentés : FNATH ; mutuelles : Mutualité française, FMF ; médecine du travail : SNPST) autour d&#8217;un ancien ingénieur-chimiste de l&#8217;INRS ayant travaillé sur les effets de ces substances. Initié en 1997, le Collectif tente de rebondir sur la critique de l&#8217;usage contrôlé de l&#8217;amiante dont le scandale a éclaté quelques années plus tôt. Toutefois, Jean-Noël Jouzel nous alerte sur sa fragilité :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Les membres du Collectif Éthers de glycol font face à une contradiction centrale. D&#8217;une part, il est intéressant pour eux de continuer à rendre visibles les lacunes de la réparation des maladies professionnelles pour obtenir des avancées signi?catives en termes de santé au travail. D&#8217;autre part, il est dangereux pour eux de dénoncer frontalement les limites des politiques de santé au travail dans la mesure où ils demeurent attachés à l&#8217;héritage de la loi de 1898 et au paritarisme comme mode de gestion.</p>
<p>En effet, l&#8217;auteur a rappelé plus tôt dans son article l&#8217;histoire nationale de la prise en charge des maladies professionnelles, pour préciser que les maladies professionnelles sont aujourd&#8217;hui actées au sein d&#8217;instances paritaires dont le lecteur découvrira avec grand intérêt une présentation sans concession les avantages comme des inconvénients. Dans ces conditions, il semble évident que les membres du Collectif jouent avec le feu : critiquer les carences d&#8217;un système auquel ils participent, n&#8217;est-ce pas offrir l&#8217;opportunité de remettre le système en question ? C&#8217;est bien pourquoi ils entendent borner la critique en présentant le cas des éthers de glycol comme une faille exceptionnelle dans un système présenté comme perfectible au prix du renforcement de leur position.</p>
<p>C&#8217;est sur cette base que le Collectif doit se décider de la place à accorder aux victimes par le moyen desquelles il espère attirer l&#8217;attention des médias, condition sine qua none pour transformer le problème des éthers de glycol en problème public et parvenir à ses fins. C&#8217;est le second temps fort de l&#8217;article de Jean-Noël Jouzel, que l&#8217;intitulé &#8220;L&#8217;introuvable place des victimes&#8221; résume parfaitement. L&#8217;auteur y explique qu&#8217;en cherchant à encourager la mobilisation de victimes au sein d&#8217;une association nommée l&#8217;Aveg, le Collectif va se heurter à un véritable dilemme :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Les organisations professionnelles doivent en permanence concilier les cadrages contradictoires du problème des éthers de glycol comme exemple et comme exception dans l&#8217;ensemble des questions de santé au travail. Or, la simple existence d&#8217;une association de victimes au sein du Collectif tend à autonomiser le problème des éthers de glycol et à le détacher des problématiques plus générales que les acteurs impliqués dans le Collectif tentent de porter. Si la &#8220;compassion&#8221; que suscitent les victimes rend visible le problème des éthers de glycol, elle contribue en revanche à masquer le fait que ces substances sont des toxiques professionnels &#8220;comme les autres&#8221;, dont la gestion relève de logiques parfaitement routinières dans les politiques de santé au travail.</p>
<p>Pour cette raison, l&#8217;auteur rapporte de ses observations la place extraordinairement ambiguë que le Collectif va réserver à l&#8217;association, l&#8217;admettant dans ses rangs sans véritablement lui donner la parole, l&#8217;enjoignant à agir sans lui en donner les moyens, lui demandant de présenter des corps mais préférant avancer des chiffres pour entretenir le doute sur le nombre de victimes potentielles. Appuyée par des verbatim extraits de réunions, la lecture de cette partie où Jean-Noël Jouzel décrypte la &#8220;stratégie rhétorique&#8221; du Collectif pour définir le problème public est tout simplement passionnante. Le dénouement de cette affaire sera l&#8217;échec de la mobilisation, ce dont les victimes feront évidemment les frais.</p>
<p>Que penser de tout cela ? Au-delà du profond intérêt du décryptage opéré par l&#8217;auteur qui mobilise avec beaucoup d&#8217;habilité des concepts sociologiques dont le rendement heuristique est évident, je voudrais dire que cet article est intéressant en lui-même. En effet, il ne peut qu&#8217;interpeller le lecteur sur la démarche du sociologue rendant compte de son terrain dans une analyse qui n&#8217;est pas à la gloire des enquêtés, dans un contexte où ces derniers ne peuvent par ailleurs manquer de se reconnaître et peut-être même d&#8217;être reconnus. Voilà qui ne peut qu&#8217;alimenter la réflexion sur le problème très concret de la restitution, une phase du travail du sociologue à ma connaissance très peu abordée dans la littérature académique alors qu&#8217;elle est tout à fait cruciale, promesse étant souvent faite aux enquêtés de leur communiquer des résultats de l&#8217;enquête à laquelle ils ont participé, cette restitution revêtant parfois même un caractère obligatoire à la demande de commanditaires. Tout de même, quelques témoignages ont été couchés sur le papier, tel cet intéressant article intitulé <em>&#8220;<a href="http://www.ethnographiques.org/2003/Lambelet.html" target="_blank">Un ethnologue en entreprise : entre séduction et révélation</a>&#8220;</em> dans lequel Alexandre Lambelet rend compte des difficultés auxquelles il s&#8217;est affronté après avoir communiqué son mémoire à la direction de l&#8217;entreprise au personnel de laquelle il avait consacré un travail : elle l&#8217;a ni plus ni moins menacé de le poursuivre en diffamation.</p>
<p><a name="1"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>1</sup> Noter la disparition récente du CSPRP remplacé par le COCT.</p>
<p><a name="2"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>2</sup> Confronté à un ministère du Travail, il faut avoir le réflexe de tout sociologue qui tombe une forme sociale : elle ne va pas de soi. Et d&#8217;abord, que fait-elle là ? Autrement dit, comment en est-on arrivé à objectiver le travail au point que l&#8217;existence d&#8217;une institution qui prétende le prendre en charge puisse s&#8217;imposer ? Ensuite, quelle complexité sociale l&#8217;intitulé simplificateur de cette forme sociale recouvre-t-il ? Comme toujours, on n&#8217;en finit pas de revenir des évidences&#8230;</p>
<p><strong><span style="text-decoration:line-through;">La semaine prochaine</span>Très prochainement, je commenterai&#8230;</strong></p>
<p>L&#8217;irrégularité des publications sur ce blog depuis la rentrée s&#8217;explique par un Master d&#8217;administration des entreprises en cours du soir venant s&#8217;ajouter à des occupations professionnelles en journée déjà fort soutenues. L&#8217;entreprise n&#8217;en continue pas moins jusqu&#8217;à son terme (52 articles), mais à un rythme bien plus fluctuant de commentaires et d&#8217;éventuels interludes. Disons donc que le prochain commentaire sera publié le 27 décembre, Noël devant bien offrir un répit. D&#8217;ici là, j&#8217;aurais tout le loisir de valoriser mes connaissances nouvellement acquises en comptabilité en traitant :</p>
<p>Chiapello E., <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2005.06.002" target="_blank">Les normes comptables comme institution du capitalisme. Une analyse du passage aux normes IFRS en Europe à partir de 2005</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, n°47, vol. 3, pp. 362-382.</p>
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		<title>Suspension momentanée du blog</title>
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		<pubDate>Sat, 31 Oct 2009 12:12:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[Confronté à une charge de travail écrasante jusqu&#8217;à fin novembre au point de compter mes heures libres sur le doigts d&#8217;une main par semaine, je n&#8217;ai pas le temps d&#8217;alimenter ce blog. Rendez-vous le 5 décembre pour la suite.<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=260&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Confronté à une charge de travail écrasante jusqu&#8217;à fin novembre au point de compter mes heures libres sur le doigts d&#8217;une main par semaine, je n&#8217;ai pas le temps d&#8217;alimenter ce blog. Rendez-vous le 5 décembre pour la suite.</p>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/52articles.wordpress.com/260/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/52articles.wordpress.com/260/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=260&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>Lettre pandane</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/10/15/lettre-pandane/</link>
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		<pubDate>Thu, 15 Oct 2009 11:37:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Interludes]]></category>

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		<description><![CDATA[Mon cher Usbek, Je devais ce matin me rendre de l&#8217;hôtel où je loge jusqu&#8217;à un lieu lointain, le palais où le chef des troglodytes devait présenter ses voeux pour la nouvelle année, cérémonie à laquelle j&#8217;avais été convié en tant qu&#8217;ambassadeur de notre prince, ainsi que tous les ambassadeurs dépêchés ici. Comme la perspective [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=255&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Mon cher Usbek,</p>
<p>Je devais ce matin me rendre de l&#8217;hôtel où je loge jusqu&#8217;à un lieu lointain, le palais où le chef des troglodytes devait présenter ses voeux pour la nouvelle année, cérémonie à laquelle j&#8217;avais été convié en tant qu&#8217;ambassadeur de notre prince, ainsi que tous les ambassadeurs dépêchés ici. Comme la perspective d&#8217;entendre pérorer le seigneur d&#8217;une pétaudière m&#8217;ennuyait assez, j&#8217;ai pris quelques temps pour m&#8217;extirper de mon lit, et me suis de ce fait trouvé assez en retard pour en être réduit à ne pas pouvoir héler de taxi, mais à devoir prendre le métro.</p>
<p><span id="more-255"></span>Qu&#8217;est-ce donc que le métro diras-tu ? Figure-toi une sorte de grande cave à laquelle on accède par un escalier creusé dans le sol, sur lequel n&#8217;est bâti aucune maison. Il n&#8217;y a pas même de porte pour protéger l&#8217;accès, ce que tu jugeras comme moi bien sot dans une contrée où il pleut tellement : évidemment, les eaux ruissellent, gèlent si le temps s&#8217;y prête, si bien que la marche peut devenir risquée. L&#8217;escalier est fort large ; dix troglodytes peuvent facilement en occuper la largeur côte à côte. Qu&#8217;on descende ou qu&#8217;on monte, l&#8217;usage veut qu&#8217;on se tienne du côté droit, mais les troglodytes sont si peu vertueux depuis qu&#8217;ils se sont donnés un chef<a href="#1"><sup>1</sup></a> que les architectes de l&#8217;endroit ont séparé l&#8217;escalier par une rambarde pour diviser les usagers<a href="#2"><sup>2</sup></a> en deux camps : d&#8217;une part ceux qui montent, et d&#8217;une part ceux qui descendent. Malgré cela, l&#8217;usage n&#8217;est pas toujours respecté, et il faut qu&#8217;une certaine foule se presse pour qu&#8217;il le soit strictement, sans doute par un phénomène d&#8217;imitation.</p>
<p>Parlant d&#8217;escalier, j&#8217;en ai un autre à te décrire, mécanique celui là et qui ne sert qu&#8217;à sortir. Dans la station que j&#8217;ai visitée, il est fort étroit : deux troglodytes y occupent facilement la largeur. Il faut te représenter un escalier dont chaque marche apparaîtrait progressivement en bas et disparaîtrait progressivement en haut, sachant qu&#8217;elle est toujours mue par un mouvement de translation qui te fait donc grimper sans effort pour peu que tu restes posé dessus. Pour assurer ton équilibre, tu peux tenir une sorte de courroie qui circule à la vitesse de la marche sur la rampe, mais bien peu de troglodytes le font, habitués qu&#8217;ils sont à cette locomotion pourtant déroutante car on ne la contrôle pas. L&#8217;usage qui a cours consiste à te tenir sur la droite, immobile sur ta marche si tu ne veux point grimper l&#8217;escalier en même temps qu&#8217;il te fait grimper pour accélérer ton ascension, et à te tenir à gauche autrement. Dans les faits, j&#8217;ai encore constaté que les troglodytes sont peu respectueux ; ainsi, un couple était devant moi, la femelle à côté du mâle, et ils péroraient sans tenir compte d&#8217;un troglodyte plutôt pressé qui avait du cesser sa progression à mon niveau. Pour finir, le dernier troglodyte n&#8217;y tenant plus, il s&#8217;est excusé verbalement &#8211; il a dit &#8220;pardon&#8221;, mais de quoi, c&#8217;est étrange &#8211; et la femelle a bien daigné se déplacer sur le côté droit pour lui ouvrir la voie. Ce ne sont pas que les couples qui sont en question, car j&#8217;ai observé que les troglodytes qui transportent des sacs volumineux ont aussi fort peu tendance à réaliser qu&#8217;ils bouchent l&#8217;espace sur la gauche. </p>
<p>Cette fois, le troglodyte pressé ne dit rien, et soit il se faufile, soit il bouscule le sac que son propriétaire fait alors mine de réaliser qu&#8217;il gêne.</p>
<p>Mais assez des entrées et des sorties, je vais maintenant te raconter ce que tu trouves en bas des marches quand tu t&#8217;aventures dans le métro. Tu débouches d&#8217;abord sur une salle intermédiaire munie de barrières et de portes qui t&#8217;interdisent d&#8217;aller plus loin. Dépourvues de poignée, les portes ne peuvent s&#8217;ouvrir que sous la pression qu&#8217;il faut exercer dans un certain sens, ce qui est le privilège de ceux qui sortent. Quant à ceux qui rentrent, comme moi, il leur faut passer une barrière, et pour cela être muni d&#8217;un ticket dont que tu insères dans le dispositif et que tu récupères après qu&#8217;il a été automatiquement validé<a href="#3"><sup>3</sup></a>, ce qui fait basculer la barrière et libère le passage. Il semble que l&#8217;existence d&#8217;une barrière à hauteur de taille ne suffise pas à limiter la resquille, aussi une porte se trouve-t-elle immédiatement après, que tu ne peux pousser qu&#8217;après avoir franchi la barrière de la manière que je viens de te décrire. Bah ! Cela n&#8217;empêche pas les troglodytes de resquiller tout de même, et l&#8217;un d&#8217;entre eux, jugeant sans doute que j&#8217;avais bonne mine, m&#8217;a demandé de le laisser passer avec moi, et je crois que ç&#8217;aurait été un scandale si je lui avais refusé, tant tu sais que dans ce pays on tient à sa liberté et que celle-ci se définit comme la capacité de résistance au contrôle que l&#8217;Etat veut exercer sur les troglodytes par le moyen de son administration. Cela, sous les yeux indifférents d&#8217;un troglodyte logé dans un guichet vitré, qui doit sans doute être proposé à la vente &#8211; mais on peut dorénavant acheter son ticket à une borne &#8211; et aux renseignements &#8211; mais des plans sont affichés un peu partout dans le métro, et pour ce qui est de renseigner les étrangers, j&#8217;ai noté que le troglodyte ne parlait que dans sa langue -, dont je n&#8217;ai de ce fait pas très bien compris le rôle.</p>
<p>Passé la barrière, on accède par un autre escalier à une cave voûtée qui est tout en longueur. En fait, il s&#8217;agit d&#8217;un quai où on attend le train qui doit te conduire de stations en stations jusqu&#8217;à ta destination. Tu l&#8217;as compris, la grande merveille, c&#8217;est que le métro est un train, mais qui circule sous terre via un vaste réseau de tunnels interconnectés entre eux pour mailler tout Paris. Les métros sont tout à fait fréquents &#8211; je n&#8217;ai attendu le mien que cinq minutes &#8211; mais les quais ont été aménagés de telle sorte qu&#8217;on puisse patienter longuement.</p>
<p>D&#8217;abord, on trouve ainsi des sièges et ce qui m&#8217;a pris un certain temps à identifier comme des reposoirs. Les sièges sont peu agréables, et un reposoir est comme une barrière sur laquelle on prend appui pour rester longtemps debout ; tout cela me semble avoir été conçu pour éviter que des troglodytes avinés ne trouvent l&#8217;endroit assez confortable à leur goût pour y installer leur couche, mais je verse peut-être trop dans une interprétation par la fonction ici, car on pourrait tout autant y voir l&#8217;effet pervers d&#8217;interactions entre une administration économe et un architecte en mal de distinction.</p>
<p>Toujours pour te permettre de patienter, tu trouves des distributeurs de boissons et de produits conditionnés que je trouve être en eux-mêmes tout un symbole. En effet, il faut voir comme ils ont été conçus pour résister aux assauts les plus violents, ce qui démontre bien que l&#8217;administration ne se fait guère d&#8217;illusion sur la civilité des troglodytes, lesquels se trouvent peut-être en retour encouragés à manifester plus ouvertement l&#8217;incivilité qu&#8217;on leur reproche puisque leur environnement peut si bien résister à l&#8217;expression de leurs pulsions. Or, à bien y songer, on observe partout dans le métro les signes de cette lutte qui oppose sourdement une administration qui résisterait aux usagers qui en viseraient la destruction. Je t&#8217;ai déjà parlé des rambarde qui divisent les escaliers, mais j&#8217;aurais aussi pu te parler des écrans de télévision qui diffusent des informations auxquels tu pourrais te suspendre et jeter des pierres sans qu&#8217;ils bougent, de l&#8217;épaisseur à toute épreuve de la vitre qui te sépare du troglodyte au guichet, de la compacité des bornes et de la résistance de leurs boutons, des caméras qui surveillent tes déplacements dans la station, de la solidité du tissus dont sont revêtus les sièges des wagons, etc. Tout cela n&#8217;est sans doute pas sans lien avec l&#8217;idée que les troglodytes se font de leur liberté, dont je t&#8217;ai entretenu plus tôt.</p>
<p>Les usagers utilisent les quais diversement. A leur pas bien décidé qu&#8217;ils suspendent presque brusquement, on devine que certains savent qu&#8217;ils devront s&#8217;orienter vers un escalier qui se trouvera au niveau de tel wagon une fois parvenu à destination ; ils se rendent donc incontinent à cet endroit pour réduire leur déplacement. D&#8217;autres semblent plus guidés par le souci d&#8217;éviter la presse, et ils remontent donc le quai jusqu&#8217;à trouver un endroit où ils ne seront plus gênés par la densité de la population. Enfin, j&#8217;en ai vu qui faisaient les cent pas, mais ils sont tout de même bien rares : généralement, le troglodyte se fixe à un endroit pour attendre, et il ne se déplace guère que pour tenter d&#8217;apercevoir le train comme s&#8217;il pouvait ainsi en accélérer le mouvement.</p>
<p>L&#8217;occasion m&#8217;a été donnée de contempler un phénomène curieux. Un groupe de troglodytes s&#8217;était visiblement scindés en deux, une partie se plaçant sur le quai d&#8217;en face, une autre sur le mien. Ceux d&#8217;en face avaient visiblement envie de continuer une conversation entamée avant leur séparation, et ils essayaient d&#8217;attirer l&#8217;attention des autres en haussant la voix, ce qui semblait assez gêner les autres, comme si la voie ferrée devait constituer un fossé tant symbolique que matériel entre troglodytes qui refuseraient d&#8217;accepter l&#8217;état d&#8217;être en attente : une fois qu&#8217;on se trouve sur le quai, on se considère déjà en route vers un autre monde.</p>
<p>Au moment où le train arrivait dans un grand vacarme, les troglodytes qui se trouvaient trop près du bord se sont retirés derrière une bande qui court le long de ce dernier, et qui présente un relief que je pense être conçu pour prévenir par le toucher plantaire les aveugles qu&#8217;il ne faut pas aller au-delà au risque de verser sur la voie. J&#8217;ai trouvé cela assez intriguant, car hormis ce système, je n&#8217;en ai observé aucun autre durant mon voyage pour assister les aveugles dans leur déplacement. Dois-je en déduire qu&#8217;on les considère comme une population encombrante dont il faut se méfier des risques qu&#8217;elle représente pour elle-même plutôt que de rechercher à vivre avec plus harmonieusement ? J&#8217;imagine l&#8217;horreur pour le troglodyte qui conduit un train si jamais il roule sur un de ses semblables tombé sur la voie par accident. Sur ce point, il paraît d&#8217;ailleurs que les suicides sont assez fréquents, mais que les chiffres ne sont pas communiqués pour prévenir les incitations. On installe d&#8217;ailleurs des systèmes de portes coulissantes pour les prévenir, je crois, mais loin de monter jusqu&#8217;au plafond, elles s&#8217;arrêtent à hauteur d&#8217;homme ; l&#8217;avenir dira si elles remplissent bien leur fonction&#8230;</p>
<p>J&#8217;en aurais terminé avec la description du quai quand je t&#8217;aurais dit qu&#8217;on trouve de grandes affiches publicitaires à contempler sur tout son long, ce qui n&#8217;est sans doute pas une mauvaise idée car les troglodytes cherchant toujours à éviter le regard d&#8217;autrui, ils peuvent se donner l&#8217;air de fixer quelque chose qui semble présenter plus d&#8217;intérêt que leurs pieds si ils ne se sont pas munis d&#8217;une lecture quelconque.</p>
<p>J&#8217;ai d&#8217;ailleurs fait une amusante expérience en fixant d&#8217;un regard bienveillant l&#8217;un d&#8217;entre eux sur le quai opposé. Que crois-tu qu&#8217;il a fait ? Il s&#8217;est renfrogné et a détourné son regard dans une direction où il serait certain de ne point croiser celui d&#8217;autrui. La même chose s&#8217;est produite dans le wagon, ce qui me fait dire que le métro met vraiment en scène les troglodytes tels qu&#8217;ils sont : ils forment un troupeau de chats, et c&#8217;est tout.</p>
<p>Ton ami, Panda.</p>
<hr />
<p><a name="1"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>1</sup> J&#8217;espère que sur ce point, tu as bien retenu ma leçon.</p>
<p><a name="2"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>2</sup> Le terme est indigène. Sache que le métro est géré par l&#8217;administration. C&#8217;est donc un &#8220;service public&#8221;, et ceux qui y recourent sont des &#8220;usagers&#8221; et non des &#8220;clients&#8221;, même si dans les faits rien ne vient apporter de distinction, car on paie pareillement. Dans la pratique, je crois qu&#8217;être convaincu d&#8217;être un &#8220;usager&#8221; te dispense de trop penser comme un &#8220;client&#8221;, surtout quand les troglodytes du &#8220;service public&#8221; font la grève &#8220;pour la qualité service public&#8221;, ce qui est assez fréquent.</p>
<p><a name="3"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>3</sup> Il parait qu&#8217;il n&#8217;en fut pas toujours ainsi. Autrefois, c&#8217;était un troglodyte préposé à cette tâche qui estampillait le ticket et non une mécanique &#8211; il répondait au titre &#8220;poinssoneurdélila&#8221;, mais mon orthographe est sans doute plus qu&#8217;approximative. La mécanisation a depuis gagné d&#8217;autres métiers de l&#8217;administration du métro. Ainsi, le ticket peut être acheté à une borne, et il est depuis peu en passe d&#8217;être remplacé par une carte personnelle qu&#8217;on recharge, ce qui devrait interdire tout retour en arrière dans le processus de mécanisation par le jeu toujours très curieux de la justification autoréférentielle : d&#8217;une part, la substitution d&#8217;une carte au ticket permet de justifier l&#8217;existence de la borne car il n&#8217;est pas possible de recharger la carte sans cette dernière, d&#8217;autre part, les troglodytes trouveraient tout à fait dégradant de gagner leur vie en accomplissant un travail qu&#8217;une borne peut effectuer dorénavant, ce qui en justifie encore une fois l&#8217;existence.</p>
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	</item>
		<item>
		<title>Sociologie des effets pervers</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/10/07/sociologie-des-effets-pervers/</link>
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		<pubDate>Wed, 07 Oct 2009 18:31:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Interludes]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce graphisme est issu d&#8217;une réflexion expéditive conduite par un groupe de chercheurs improvisés sur les formes sous lesquelles il serait possible de restituer les résultats d&#8217;une enquête qualitative afin de frapper les esprits autant que par les chiffres qu&#8217;une enquête quantitative peut produire. Le thème de la présente contribution était la sociologie des effets [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=246&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Ce graphisme est issu d&#8217;une réflexion expéditive conduite par un groupe de chercheurs improvisés sur les formes sous lesquelles il serait possible de restituer les résultats d&#8217;une enquête qualitative afin de frapper les esprits autant que par les chiffres qu&#8217;une enquête quantitative peut produire.</p>
<p>Le thème de la présente contribution était la sociologie des effets pervers appliquée à la ligne 13 du métro parisien.</p>
<div style="text-align:center;"><img src="http://52articles.files.wordpress.com/2009/10/effet_pervers.png?w=428" alt="Sociologie des effets pervers sur la ligne 13 du métro parisien" title="effet_pervers" width="428"></div>
<br />  <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gofacebook/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/facebook/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gotwitter/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/twitter/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/52articles.wordpress.com/246/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/52articles.wordpress.com/246/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=246&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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	</item>
		<item>
		<title>Les centres d&#8217;appels, usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/09/19/les-centres-dappels-usines-modernes-les-rationalisations-paradoxales-de-la-relation-telephonique/</link>
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		<pubDate>Sat, 19 Sep 2009 16:37:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Travail]]></category>
		<category><![CDATA[Organisation]]></category>

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		<description><![CDATA[Buscato M. (2002), &#8220;Les centres d&#8217;appels, usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique&#8220;, Sociologie du travail, vol. 44, n°1, pp. 99-117. &#8220;Contre les illusions des théoriciens de la domination et du conditionnement, mais aussi contre les fantasmes de toute-puissance et de simplification qui surgissent constamment chez les hommes d&#8217;action, il faut donc [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=241&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Buscato M. (2002), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(01)01202-X" target="_blank">Les centres d&#8217;appels, usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 44, n°1, pp. 99-117.</p>
<p><em>&#8220;Contre les illusions des théoriciens de la domination et du conditionnement, mais aussi contre les fantasmes de toute-puissance et de simplification qui surgissent constamment chez les hommes d&#8217;action, il faut donc affirmer avec force que la conduite humaine ne saurait être assimilée en aucun cas au produit mécanique de l&#8217;obéissance ou de la pression des données structurelles. Elle est toujours l&#8217;expression et la mise en oeuvre d&#8217;une liberté, aussi minime soit-elle.&#8221;</p>
<p>Quel meilleur contexte qu&#8217;un centre d&#8217;appels pour mettre de nouveau à l&#8217;épreuve de la réalité cette proposition déclamée avec virulence par Michel Crozier et son élève Erhard Friedberg dans L&#8217;acteur et le système, best-seller de la sociologie des organisations de la fin des années 70 ? Là où il paraît que le téléopérateur va jusqu&#8217;à lire les propos qu&#8217;il nous sert sur son écran en se suivant le déroulé d&#8217;un script rédigé à l&#8217;avance, de quelle marge de manoeuvre est-il bien possible de bénéficier pour éviter d&#8217;être réduit à la posture d&#8217;un Charlie Chaplin des temps (pour le coup, post-)modernes ? Marie Buscatto est allée investiguer sur place&#8230;</em></p>
<p><span id="more-241"></span>Filiale d&#8217;un grand groupe d&#8217;assurances, Apollon a pour mission de développer une activité consistant à vendre un produit d&#8217;assurance exclusivement par téléphone. L&#8217;entreprise expose a priori tous les attributs de la rationalisation, avec ses chargés de clientèle rangés dans des marguerites, le casque rivé sur la tête et le regard, sur l&#8217;écran, sous l&#8217;oeil et à l&#8217;oreille du chef de groupe qui joue les garde-chiourmes pour assurer le respect des objectifs. Comme aux glorieuses heures du taylorisme, les chargés de clientèle n&#8217;ont visiblement pas prise sur l&#8217;organisation du travail qui est pensée ailleurs puis mise en oeuvre à l&#8217;appui d&#8217;un système de production &#8211; l&#8217;informatique &#8211; et d&#8217;une description pointilleuse du travail.</p>
<p>Tout se joue sur le lancement d&#8217;une opération de reprise en main par la direction qui entend imposer sa définition du bon commercial comme étant celui qui vend, contre l&#8217;acception de la majorité des chargés de clientèle pour qui le bon commercial est celui qui renseigne bien son client au titre qu&#8217;&#8221;un client bien informé sera un client satisfait et fidèle&#8221;. Or le renforcement de la rationalisation à tous les niveaux ne parvient pas à produire l&#8217;effet escompté, et la direction doit constater l&#8217;échec de l&#8217;opération après un an. Quelles résistances les chargés de clientèle ont-ils pu mettre en oeuvre alors que leur travail est à ce point surveillé ?</p>
<p>Le travail de terrain permet à l&#8217;auteur d&#8217;isoler quatre types de résistances : la participation critique à l&#8217;élaboration des procédures de travail ; l&#8217;interprétation du travail conduisant à favoriser le rôle de conseiller sur celui de vendeur à tout prix ; la gestion de l&#8217;usure par l&#8217;octroi de temps de pause, le repli temporaire sur du travail administratif et la personnalisation de la relation téléphonique ; la mobilisation syndicale.</p>
<p>Le lecteur se référera à l&#8217;article pour découvrir dans le détail en quoi ces résistances consistent, car l&#8217;essentiel est ailleurs. En effet, Marie Buscatto insiste sur un point : toutes ces résistances ne pourraient pas être mises en jeu sans la participation de la direction. Ainsi, c&#8217;est la direction qui attend des chargés de clientèle qu&#8217;ils dépassent la mise en oeuvre de procédures pour s&#8217;adapter en toutes circonstances. C&#8217;est la direction qui les laisse trancher des dilemmes sur lesquels elle n&#8217;est pas certaine, comme par exemple conquérir un client à tout prix ou le sélectionner soigneusement car il peut présenter un risque. C&#8217;est elle encore qui recrute les chargés de clientèle en leur offrant des conditions si favorables qu&#8217;ils restent dans l&#8217;entreprise même si cette dernière n&#8217;a plus de perspectives professionnelles à leur offrir, si bien que ces salariés en viennent à constituer un syndicat pour rendre durable un emploi dont ils acceptaient de subir les inconvénients du moment qu&#8217;il le savait temporaire.</p>
<p>Par ce travail, l&#8217;auteur prétend montrer comment &#8220;contrôle et autonomie, pouvoir et résistance, domination et subordination&#8221; constituent &#8220;les deux faces d&#8217;une même dynamique sociale à laquelle participent salariés, syndicats et dirigeants ?&#8221; et, parallèlement, comment &#8220;statut de l&#8217;emploi, politiques de gestion de la main-d&#8217;oeuvre, définition collective des termes de l&#8217;effort de changement, place des syndicats sont autant de paramètres qui influencent les rationalisations de la relation de service téléphonique&#8221;. Mais quel peut être l&#8217;intérêt de cette démarche ?</p>
<p>Il faut entreprendre de décrypter. Ce que Marie Buscatto nous suggère visiblement, c&#8217;est que le fonctionnement de la plate-forme téléphonique ne peut pas se comprendre en se contentant d&#8217;observer comment un chargé de clientèle résiste aux injonctions de la direction à son poste de travail. Tout d&#8217;abord, il faut dépasser l&#8217;idée du conflit en introduisant celle du compromis : le salarié résiste à la direction parce que celle-ci lui en donne les moyens. Ensuite, il faut s&#8217;intéresser à ce qui conduit la direction à ce compromis, d&#8217;où la nécessité de porter le regard au-delà du poste de travail du chargé de la clientèle pour considérer les contraintes qui pèsent sur la direction, tels que les conséquences de sa politique de gestion de la main-d&#8217;oeuvre.</p>
<p>Le principe d&#8217;interprétation adopté par Marie Buscatto emprunte à la théorie de la régulation sociale (TRS) élaborée par Jean-Daniel Reynaud, dont on peut lire une présentation dans un article publié en 1988 dans la Revue française de sociologie : <em>&#8220;<a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1988_num_29_1_2475" target="_blank">Les régulations dans les organisations : régulation de contrôle et régulation autonome</a>&#8220;</em>, en accès libre.</p>
<p>Selon cette théorie, une organisation tient par les règles auxquelles ses acteurs se soumettent. Or il y a jeu, car les acteurs élaborent des règles qui leur conviennent (régulation autonome) pour contrer celles que des acteurs extérieurs entendent leur imposer (régulation de contrôle). Ce jeu peut s&#8217;observer à différents niveaux dans une organisation et concerner différents domaines.</p>
<p>La TRS permet de dépasser le stade du simple constat sociologique de la coexistence d&#8217;une organisation formelle et d&#8217;une organisation informelle du travail, sorte de porte ouverte que le sociologue défonce comme l&#8217;ergonome lorsqu&#8217;il invoque la distinction entre travail prescrit et travail réel. C&#8217;est que la force des mots aidant, ce constat peut laisser entendre qu&#8217;il existe deux organisations qui ne se parlent pas, l&#8217;informelle étant réelle et la formelle n&#8217;étant qu&#8217;une chimère<a href="#1"><sup>1</sup></a> :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">A dire vrai, la difficulté réside tout autant dans les termes traditionnels : bien que, le plus souvent, la description du système informel ait l&#8217;ambition d&#8217;être la description de ce qui se passe réellement, ce n&#8217;est qu&#8217;en partie vrai. Le système formel réagit, essaie d&#8217;imposer ses lois, découvre les déviations et les corrige.</p>
<p>Par ailleurs, je rajouterais qu&#8217;un tel constat pose un problème spécifique au sociologue praticien, car il ne révèle aucun levier d&#8217;action pour transformer la situation.</p>
<p>A l&#8217;inverse, en proposant de ne voir qu&#8217;une seule organisation et des acteurs au sein de cette dernière qui s&#8217;opposent dans la production de règles, la TRS montre comment il est possible de faire bouger les lignes. Pour cela, il faut redéfinir les relations de pouvoir :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Du point de vue de l&#8217;intervention ou de la politique d&#8217;organisation, les conséquences pratiques sont claires. Si l&#8217;on considère, comme on le fait volontiers aujourd&#8217;hui dans les directions &#8220;éclairées&#8221;, que les capacités d&#8217;organisation professionnelle et technique des exécutants sont une ressource précieuse qu&#8217;il faudrait mobiliser au profit de l&#8217;entreprise, le moyen d&#8217;y parvenir est-il d&#8217;accroître leurs possibilités de participation ? Le mot, employé depuis quelques quarante ans à partir des travaux de la psychologie sociale, est hautement ambigu, parce qu&#8217;il dissimule un problème majeur : la régulation autonome n&#8217;est pas le fruit d&#8217;une ingéniosité que les dirigeants auraient sottement méconnue. Elle est une stratégie en réponse à leurs efforts de contrôle et elle requiert des positions de pouvoir contre ce contrôle. Le retournement ne peut pas se faire simplement parce que la hiérarchie voudra bien reconnaître l&#8217;intelligence des exécutants et lui ouvrir les bras. L&#8217;extraction de ressources intellectuelles n&#8217;est pas séparable d&#8217;une modification des pouvoirs. [...] Il n&#8217;y a pas de management participatif, où un leadership démocratique permettrait à tous de s&#8217;exprimer. Il peut y avoir une redistribution et une négociation de la distribution des initiatives, des sanctions et des contrôles.</p>
<p>Evidemment, il est bien plus difficile de révéler des relations de pouvoir que de se contenter de décrire l&#8217;organisation informelle du travail. Pour prendre un exemple inspiré par l&#8217;analyse du Monopole industriel de Michel Crozier dans son ouvrage phare <em>Le phénomène bureaucratique</em> &#8211; Jean-Daniel Reynaud explique que la TRS emprunte pour l&#8217;essentiel à cette sociologie -, un exécutant racontera sans doute volontiers comment il atteint l&#8217;objectif qui lui est assigné en contournant la manière de faire inefficace ou inefficiente que le contremaître prétend lui imposer, mais il sera certainement moins loquace pour rapporter comment il a détruit le manuel de sa machine afin de demeurer l&#8217;expert sans lequel le contremaître ne peut pas gérer les pannes. Il faut se montrer subtil pour mettre au jour ce type de relation de pouvoir et la ressource sur laquelle elle s&#8217;adosse, sa révélation ne faisant par ailleurs plaisir à personne<a href="#2"><sup>2</sup></a>.</p>
<p><a name="1"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>1</sup> Le problème de l&#8217;absence d&#8217;un vocabulaire spécifique à la sociologie est aussi antédiluvien qu&#8217;il reste systématique. Par exemple, Emile Durkheim s&#8217;expliquant sur son usage de &#8220;chose&#8221; dans la seconde préface de son ouvrage Les règles de la méthode sociologique : &#8220;Nous ne disons pas, en effet, que les faits sociaux sont des choses matérielles, mais sont des choses au même titre que les choses matérielles, quoique d&#8217;une autre manière&#8221;. Impossible d&#8217;échapper à des critiques fondées sur une interprétation commune des termes&#8230;</p>
<p><a name="2"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>2</sup> Au point de se demander si le programme est tenable, d&#8217;abord pratiquement, ensuite diplomatiquement. Ici, des réflexions méthodologiques touchant à la collecte des données et à la restitution des conclusions s&#8217;imposent.</p>
<p><strong>La semaine prochaine, je commenterai&#8230;</strong></p>
<p>Jouzel J.-N. (2009), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/j.soctra.2009.06.006" target="_blank">Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 51, n°3, pp. 402-418.</p>
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		<title>De près et de loin, sans Lévi-Strauss</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/09/10/de-pres-et-de-loin-sans-levi-strauss/</link>
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		<pubDate>Thu, 10 Sep 2009 10:34:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Interludes]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8220;Une pause s&#8217;impose&#8221; s&#8217;exclamait un jour un de mes camarades au milieu d&#8217;un cours, signalant au maître qu&#8217;il avait pompé assez d&#8217;air pour amener ses élèves au bord de l&#8217;asphyxie. Je me propose de faire écho à cette précieuse maxime en intercalant éventuellement entre deux commentaires rigoureux un interlude prenant la forme d&#8217;une fiction sociologique, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=221&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>&#8220;Une pause s&#8217;impose&#8221; s&#8217;exclamait un jour un de mes camarades au milieu d&#8217;un cours, signalant au maître qu&#8217;il avait pompé assez d&#8217;air pour amener ses élèves au bord de l&#8217;asphyxie. Je me propose de faire écho à cette précieuse maxime en intercalant éventuellement entre deux commentaires rigoureux un interlude prenant la forme d&#8217;une fiction sociologique, manière aussi de faire pénitence si jamais je manque à ma tâche. Je ne promets aucune régularité, bien au contraire. Pour commencer, j&#8217;expie la semaine 35.</em></p>
<p><strong>8h30</strong>. Voici déjà une dizaine de minutes que j’occupe cette position dont je viens soudain de réaliser qu’elle ne va pas de soi. Déformation professionnelle du <em>would-be</em> sociologue ou alors réaction de défense, comprenez : sentiment tel d’une différence – ils sont jeunes, je suis vieux – qu’il déclenche une alarme me signifiant que je dois sur le champ retourner le stigmate sous peine de me laisser accroire que je suis l’intrus ? Quoiqu’il en soit, je bascule dans ce que les anthropologues nomment l’observation participante, et l’extrême cohérence de la situation explose à mes yeux.<br />
<span id="more-221"></span><br />
<strong>8h31</strong>. C’est très flagrant : nous sommes une petite vingtaine qui attendons l’ouverture de la porte, tous placés à la frontière de ce que je baptise incontinent la zone D (pour &#8220;désocialisée&#8221;). La susdite surgit au seuil de la porte, dégouline un petit perron abrité et se répand tout autour jusqu’à rencontrer (à droite) un petit rebord au-delà duquel commence une pelouse et la grille qui ceint l’établissement, (devant) un même rebord bordant cette fois un petit jardin planté d’arbrisseaux et de bancs, (à gauche) un muret qui court le long d’une allée par laquelle chacun est parvenu jusqu’ici ; elle est comme un flot qui nous aurait rejetés, mollusques, sur les rives où il s’écrase. Chacun campe ainsi son rôle &#8220;sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés&#8221;, dans le froid persistant de ce petit matin printanier, et une question m’assaille : comment en est-on arrivé là, ou pour le dire plus scientifiquement, comment la topographie a-t-elle déterminé notre configuration sociale ?</p>
<p><strong>8h33</strong>. Si jamais quelqu’un devait douter de l’extrême logique de cette situation, démonstration vient d’être faite qu’elle ne tient rien au hasard. Voici en effet un nouvel arrivant qui s’est aventuré dans la zone D et qui, découvrant au détour du chemin le numéro du bâtiment qui correspond à celui dans lequel sa convocation lui indique qu’il va être soumis à examen, s’est rangé aux limites de la zone D. Saisissant mon carnet, je croque fébrilement la situation :</p>
<p style="text-align:center;"><img src="http://52articles.files.wordpress.com/2009/09/zoned.png?w=456&#038;h=378" alt="La zone D" title="zoneD" width="456" height="378"></p>
<p>La situation est fascinante à plus d’un titre, car non seulement personne n’occupe la zone D, mais les individus sont de plus répartis tout autour. Sans doute, ils sont moins nombreux là où il leur a fallu parcourir une grande distance depuis l’entrée du centre d’examen, mais même au sud-ouest du plan, ils se répartissent de sorte à ménager entre eux une certaine distance, quitte à rester debout sans appui, dans l’ombre qui plus est.</p>
<p>Quelle théorie pour faire tenir ensemble tous ces faits ? Les individus ont le souci de se tenir à distance les uns des autres et il leur faut une bonne excuse pour se rapprocher ; c’est ainsi qu’ils se sont regroupés plus volontiers sur le muret qui court le long de la voie que sur les pelouses. Soit, mais la désertion de la zone D ? Ici encore, il semble bien être question de distance, à ceci près que chacun fuirait non pas ses semblables, mais la porte. Pour ma part, je pense que c’est la démonstration qu’un autre souci anime les individus, celui du conformisme. Se positionner dans la zone D, ce serait occuper ostensiblement une zone que les autres ont fuit, ce qui constituerait un moindre problème si leurs yeux n’étaient pas justement rivés sur la porte dont ils attendent l’ouverture. Finalement, chacun cherche à démontrer qu’il est un tout en n’étant que l’un, c’est-à-dire à affirmer sa singularité sans dépasser les bornes dans la crainte d’être frappé d’ostracisme. Il faut donc faire comme les autres et déserter la zone D, tout en ne faisant pas comme les autres en se trouvant une place relativement isolée.</p>
<p>Si la référence à ces deux principes permet d’expliquer pourquoi les individus se répartissent comme ils le font autour de la zone D, elle ne permet pas d’expliquer <em>pourquoi</em> la zone D. Ici, il faut considérer le processus historique qui a aboutit à l&#8217;apparition de cette dernière, en imaginant que l’attitude du premier venu aura été déterminante &#8211; raison pour laquelle je le désignerai dorénavant comme le Précurseur. Sans doute le Précurseur s’est-il approché de la porte pour tenter de l’ouvrir et constatant qu’elle était close, il aura cherché un endroit où se replier. Par commodité, il aura cherché un point d’appui et aura opté pour le muret. Sera alors arrivé un second individu qui aura lui aussi tenté d’ouvrir la porte. Constatant que son échec ne sera pas passé inaperçu, il aura alors tenté de fuir le regard du Précurseur tout en s’éloignant de la porte, et il aura cru pouvoir se fondre dans le décor en franchissant la frontière délimitant physiquement la zone D. Le reste n&#8217;aura alors été que répétition, comme dans mon cas, un individu arrivant, constatant que la porte est sous l’observation des autres, notant qu’aucun n’occupe la zone D, cherchant la position qui lui permet de fuir les regards mais pas trop, se rangeant finalement quelque part autour de la zone D.</p>
<p><strong>8h45</strong>. Voici bien dix minutes que je vois affluer les candidats, et la zone D est toujours désertée. Combien de temps allons-nous rester ainsi les uns sous le regard des autres, sans qu’aucun ne se risque à vérifier que la porte est toujours fermée ? C’est qu’il faudrait traverser la zone D, ce qui ne manquerait pas d’attirer l’attention tant elle est vaste et désertée. Dès lors, impossible de rester à proximité de la porte si elle est fermée, car ce serait demeurer sous le regard des autres comme un pendu exposé à l’entrée d’une ville, une pancarte autour du cou proclamant « On vous avait prévenu ! ». Il faudrait rebrousser chemin, tout penaud, en cherchant à se fondre dans les alentours, le risque étant que cette entreprise de camouflage se révèle bien compliquée étant donné que c’est maintenant toute une foule qui s’est massée.</p>
<p><strong>23h52</strong>. Je ne sais pas si je tiendrai encore bien longtemps ; je suis si fatigué. Les alentours de la zone D sont jonchés des corps des candidats dont le froid, la faim et la soif ont eu raison au fil des heures. Seule une action de l’intérieur pourrait nous sauver. Si quelqu’un trouve ce carnet, qu’il en publie le contenu comme un avertissement contre les élans suicidaires auxquels le conflit entre la distance et le conformisme peut nous conduire à nous abandonner.</p>
<p><em>Trouvé sur le cadavre de P., ce carnet a été publié sur ce blog, conformément à ses volontés.</em></p>
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		<title>Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière</title>
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		<pubDate>Sat, 05 Sep 2009 12:42:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Travail]]></category>
		<category><![CDATA[Déviance]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://52articles.wordpress.com/?p=212</guid>
		<description><![CDATA[Bonnet F. (2008), &#8220;Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière&#8220;, Revue française de sociologie, vol. 49, n° 2, pp. 331-350. En février 2009, le journal Libération rapporte l&#8217;étrange mésaventure survenue en Allemagne à &#8220;une caissière virée pour un 1,30 euro&#8220;. Accusée d&#8217;avoir présenté deux bons de consigne oubliés par un [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=212&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Bonnet F. (2008), <em>&#8220;<a href="http://www.francoisbonnet.net/Articles/BonnetVoleninterneRFS2008.pdf" target="_blank">Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière</a>&#8220;</em>, Revue française de sociologie, vol. 49, n° 2, pp. 331-350.</p>
<p><em>En février 2009, le journal Libération rapporte l&#8217;étrange mésaventure survenue en Allemagne à &#8220;<a href="http://www.liberation.fr/monde/0101321919-une-caissiere-viree-pour-un-1-30-euro" target="_blank">une caissière virée pour un 1,30 euro</a>&#8220;. Accusée d&#8217;avoir présenté deux bons de consigne oubliés par un client pour empocher l&#8217;argent, la caissière aurait donné un prétexte à la direction qui cherchait à s&#8217;en débarrasser depuis qu&#8217;elle avait pris la tête d&#8217;un mouvement de salariés dénonçant les conditions de travail. Rebelote en mars suivant, de l&#8217;autre côté du Rhin. Cette fois, c&#8217;est une caissière &#8220;<a href="http://www.liberation.fr/economie/0101472845-mise-a-la-porte-pour-un-poil-de-cagnotte" target="_blank">mise à la porte pour un poil de cagnotte</a>&#8220;, ou plus précisément pour être accusée d&#8217;avoir enregistré sur sa carte de fidélité les achats d&#8217;un client et bénéficier ainsi d&#8217;une réduction de 40 centimes d&#8217;euro. Moins de machiavélisme de la part de la direction ici, cette dernière semblant plutôt s&#8217;être enfermée dans une procédure.</p>
<p>C&#8217;est la disproportion entre le montant dérisoire des prétendus détournements et la sanction ainsi que le caractère mal avéré et donc potentiellement diffamatoire des accusations qui fait scandale. La condamnation morale du vol apparaît alors plus servir les intérêts de directions mal intentionnées que ceux de la société. Pour François Bonnet, il faut pousser les feux plus avant : l&#8217;hypothèse serait que la direction va jusqu&#8217;à organiser la possibilité d&#8217;être volée.</em></p>
<p><span id="more-212"></span>L&#8217;auteur a travaillé sur le vol en interne dans les secteurs de la grande distribution, du nettoyage et des salles de cinéma, en France comme en Italie, en se basant sur les propos recueillis au fil de conversations informelles conduites sur plusieurs semaines avec une douzaine de salariés. Dans cet article, cette base empirique lui permet d&#8217;appuyer un raisonnement inspiré par un constat plus général.</p>
<p>Tranchant avec l&#8217;attention portée par les médias aux affaires évoquées plus tôt, il apparaît effectivement à l&#8217;auteur que le vol en interne, bien que largement établi, ne fait que rarement l&#8217;objet de poursuites judiciaires. Etrange crime que celui dont la victime ne vient pas demander réparation à la barre du tribunal pour le préjudice qu&#8217;elle a subi alors qu&#8217;elle semble en disposer des moyens. De là à se demander s&#8217;il ne se joue pas autre chose autour du vol en interne que sa condamnation morale à la face du monde, il n&#8217;y a qu&#8217;un pas que François Bonnet franchit en posant l&#8217;hypothèse que, dans les coulisses de l&#8217;entreprise, le vol est utilisé par l&#8217;encadrement comme un instrument parmi d&#8217;autres pour gérer ses relations avec le personnel.</p>
<p>Pour expliquer cette situation, l&#8217;auteur fait le choix d&#8217;adopter un principe d&#8217;interprétation emprunté à la micro-économie : le problème du <em>principal-agent</em>. Il rappelle que ce problème est celui du principal d&#8217;un collège qui assigne une tâche, pour lui importante, à un agent d&#8217;entretien, pour lequel elle est négligeable. Comment le principal peut-il s&#8217;assurer que la tâche sera effectuée ? Surveiller l&#8217;agent coûterait trop cher et/ou ne serait pas possible. &#8220;Il y a donc un problème de base dans la relation, puisque le principal ne peut jamais être sûr que l&#8217;agent fait bien son travail, tout en devant continuer à le payer&#8221;.</p>
<p>Partant, François Bonnet s&#8217;intéresse à la manière dont les entreprises surveillent leurs salariés pour constater sur le terrain que &#8220;la surveillance n&#8217;est pas le seul moyen de minimiser l&#8217;occurrence du vol en interne : l&#8217;encadrement peut aussi tolérer les vols les plus difficilement contrôlables&#8221;. Il n&#8217;est pas question de rapporter ici toutes les stratégies de surveillance et de tolérance dont le croustillant contribue à l&#8217;intérêt de l&#8217;article &#8211; ce serait gâcher le plaisir du lecteur. Toutefois, un exemple pour donner corps à cette tolérance : offrir des places de cinéma gratuites permet d&#8217;éviter que les salariés ne passent un temps précieux à imaginer les moyens d&#8217;en dérober, tout en permettant de faire valoir l&#8217;existence d&#8217;un avantage en nature pour limiter les salaires.</p>
<p>Finalement il résulte de ces constats un résultat important, d&#8217;une portée plus générale, à savoir que &#8220;le cas du vol en interne montre que la gestion de la criminalité consiste aussi à retracer la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l&#8217;est pas, et pas seulement à surveiller et punir&#8221;.</p>
<p>Car comme l&#8217;auteur l&#8217;explique clairement, l&#8217;enjeu de son article ne se limite pas à renouveler le regard porté sur le vol en interne :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Dans ce travail, je me propose de montrer la portée heuristique d&#8217;une approche en termes de choix rationnels sur un sujet traditionnellement analysé du point de vue des normes sociales ou du constructivisme.</p>
<p>Les choix rationnels dont il est question sont celui du voleur comme de la victime. Pour François Bonnet, il faut se contenter de considérer que le voleur décide de voler quand l&#8217;opportunité se présente, et que la victime opère un calcul décrit plus haut par lequel elle trouve son intérêt à être volé dans une certaine mesure. Cette approche découle du constat que le vol est parfaitement intégré aux relations de travail qu&#8217;il ne doit donc pas être approché autrement qu&#8217;en tant qu&#8217;&#8221;activité routinière&#8221;. En particulier, il ne doit pas être approché comme une déviance entendue au sens du sociologue Howard Becker<a href="#1"><sup>1</sup></a>, car comment prétendre que le vol interne heurte l&#8217;encadrement assimilée à un entrepreneur de morale alors qu&#8217;il l&#8217;instrumentalise ?</p>
<p>Ce qu&#8217;il me semble intéressant de noter ici, c&#8217;est qu&#8217;il ne s&#8217;agit donc pas seulement de faire valoir l&#8217;intérêt d&#8217;un principe d&#8217;interprétation. Il s&#8217;agit de le faire valoir sur un autre. Et François Bonnet va jusqu&#8217;au bout de cette logique d&#8217;opposition, jetant dans sa conclusion une formule assassine par laquelle il accuse clairement Becker d&#8217;avoir pensé la déviance à tort. L&#8217;attaque va même très loin, puisqu&#8217;il ne prétend pas que l&#8217;option théorique de Becker s&#8217;explique par une adhésion idéologique, mais par un simple sentiment. L&#8217;approche par la déviance ne serait tout simplement pas raisonnée :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">La déviance comme imposition arbitraire d&#8217;un label permet de mettre des concepts sur notre sentiment d&#8217;injustice face à l&#8217;intolérance des entrepreneurs de morale.</p>
<p>On retrouve là comme l&#8217;écho d&#8217;une tradition d&#8217;argumentation où chacun entreprenait de faire valoir son principe d&#8217;interprétation sur celui d&#8217;autrui sans manquer d&#8217;arguments, mais aussi sans prendre de gants. Par exemple, Durkheim expédiant Tarde en note de bas de page dans <em>Les règles de la méthode sociologique</em>, quand il énonce sa définition du fait social :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">On voit combien cette définition du fait social s&#8217;éloigne de celle qui sert de base à l&#8217;ingénieux système de M. Tarde. D&#8217;abord, nous devons déclarer que nos recherches ne nous ont nulle part fait constater cette influence prépondérante que M. Tarde attribue à l&#8217;imitation dans la genèse des faits collectifs. De plus, de la définition précédente, qui n&#8217;est pas une théorie mais un simple résumé des données immédiates de l&#8217;observation, il semble bien résulter que l&#8217;imitation, non seulement n&#8217;exprime pas toujours, mais même n&#8217;exprime jamais ce qu&#8217;il y a d&#8217;essentiel et de caractéristique dans le fait, social. Sans doute, tout fait social est imité, il a, comme nous venons de le montrer, une tendance à se généraliser, mais c&#8217;est parce qu&#8217;il est social, c&#8217;est-à-dire obligatoire. Sa puissance d&#8217;expansion est, non la cause, mais la conséquence de son caractère sociologique. Si encore les faits sociaux étaient seuls à produire cette conséquence, l&#8217;imitation pourrait servir, sinon à les expliquer, du moins à les définir. Mais un état individuel qui fait ricochet ne laisse pas pour cela d&#8217;être individuel. De plus, on peut se demander si le mot d&#8217;imitation est bien celui qui convient pour désigner une propagation due à une influence coercitive. Sous cette unique expression, on confond des phénomènes très différents et qui auraient besoin d&#8217;être distingués.</p>
<p>La prise de position radicale de François Bonnet a le mérite de rompre avec une présentation de la sociologie qui peut paraître souvent trop lisse, comme si les auteurs cherchaient plus à se démarquer en disqualifiant silencieusement les principes d&#8217;interprétation concurrents des leurs qu&#8217;en les prenant de face, la technique consistant à complexifier le terrain jusqu&#8217;à ne le rendre réductible qu&#8217;à un seul principe forcément <em>ad hoc</em><a href="#2"><sup>2</sup></a>.</p>
<p>Toutefois, pour aussi radicale qu&#8217;elle puisse paraître, la prise de position de François Bonnet n&#8217;en est pas moins raisonnée. L&#8217;auteur multiplie les avertissements pour délimiter le domaine de validité de son propos. Ainsi, avertissement sur le rôle des données du terrain, qui n&#8217;ont valeur que d&#8217;illustrations :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Les données empiriques mobilisées ne revendiquent pas une prétention à la validité systématique : elles servent à étayer empiriquement des mécanismes liés à la qualité du vol en interne de &#8220;déviance&#8221; qui n&#8217;en est pas une et de &#8220;crime&#8221; qui ne provoque pas le scandale.</p>
<p>Avertissement repris par la suite, pour préciser que ces données du terrain ne viennent supporter qu&#8217;une manière de regarder le vol en interne et non une théorie de ce dernier<a href="#3"><sup>3</sup></a> :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Le propos n&#8217;est évidemment pas de soutenir que tout vol en interne doit être analysé comme dépendant uniquement de choix rationnels, et encore moins de faire comme si tous les éléments empiriques mobilisés dans ce travail devaient valider une théorie ; il s&#8217;agit plutôt de montrer la pertinence de cette approche et sa capacité à illuminer un phénomène obscur.</p>
<p>Avertissement martelé et étoffé une dernière fois, pour préciser que cette manière de regarder le vol en interne ne prétend donc pas épuiser toute la richesse de ce dernier, et plus particulièrement ce qu&#8217;il peut avoir de politique :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">L&#8217;analyse en termes d&#8217;activité routinière n&#8217;est pas sans poser des problèmes théoriques et éthiques. Le principal problème théorique est celui de la dynamique de la définition des crimes. Les théories de l&#8217;activité routinière dissolvent la complexité du crime dans une théorie du choix rationnel certes très efficace pour comprendre les mécanismes de surveillance et de contrôle, mais plus maladroite dès que le crime considéré a une dimension morale ou politique. Ces théories tendent à assimiler le crime à une simple nuisance, délégitimant par avance la dimension politique potentielle des conduites délictueuses ; elles figent la définition de ce qui est considéré comme crime.</p>
<p>Bref, François Bonnet ne manque pas une occasion de se faire l&#8217;avocat du diable pour bien faire comprendre qu&#8217;appréhender le comportement des personnes comme commandé par des choix rationnels plutôt que par des déterminations sociales, en un mot à considérer ces personnes en tant qu&#8217;acteurs mus par des stratégies plutôt qu&#8217;en tant que sujets mus par des forces sociales, ne conduit pas obligatoirement à placer toutes ces personnes sur un même pied en niant l&#8217;existence de dominations. <em>In fine</em>, n&#8217;est-il pas patent que les salariés sont victimes de l&#8217;appropriation du vol en interne par l&#8217;encadrement ?</p>
<p>Dernier point, qui nous fait brutalement revenir sur terre, mais qu&#8217;il me semble important de préciser : l&#8217;article de François Bonnet est accessible à tous sur son site. Une initiative à généraliser.</p>
<hr />
<p><a name="1"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>1</sup> Dans l&#8217;ouvrage de référence <em>Outsiders</em> qu&#8217;il publie en 1963, Howard Becker opère un renversement de perspective pour définir la déviance sur la base de ses observations et non plus de la norme : &#8220;deviant behavior is behavior that people so label&#8221;. Autrement dit, il faut considérer que le déviant n&#8217;est pas celui qui enfreint les règles, mais celui auquel les punitions prévues en cas d&#8217;infraction aux règles sont appliquées.</p>
<p>Qu&#8217;importe, dira-t-on, puisqu&#8217;il faut bien avoir enfreint les règles pour être puni ? Certes, mais l&#8217;acception empirique d&#8217;Howard Becker admet une subtilité lourde de conséquences que la version normative évacue : toute personne qui enfreint les règles n&#8217;est pas systématiquement déviante, puisqu&#8217;elle ne le devient qu&#8217;au terme d&#8217;un processus qui permet à autrui de la désigner comme telle. Or le processus est faillible : selon les circonstances, il peut conduire autrui à condamner un innocent et à laisser filer un coupable.</p>
<p>Les déviants ne constituant donc pas l&#8217;ensemble de tous ceux qui enfreignent les règles, Howard Becker en déduit qu&#8217;il est futile de rechercher les causes de leur comportement délictueux dans des traits sociaux, psychologiques, voire biologiques spécifiques. Un météore vient de tomber dans le jardin du darwinisme social.</p>
<p><a name="2"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>2</sup> Mais cette situation s&#8217;explique. Raymond Boudon en discute dans un fort intéressant article de l&#8217;Encyclopaedia Universalis intitulé <em>&#8220;Sociologie &#8211; Les développements&#8221;</em>.</p>
<p><a name="3"></a>
<p style="font-size:8pt;"><sup>3</sup> Un point de vue n&#8217;engagerait-il pas systématiquement une option théorique ? C&#8217;est à discuter&#8230;</p>
<hr />
<strong>Pour en savoir plus</strong></p>
<p>François Bonnet a développé plus en détail les enjeux théorique de son approche dans un autre article publié un an plus tôt dans Sociologie du travail : <em>&#8220;<a href="http://www.francoisbonnet.net/Articles/BonnetreviewLevoleninterne.pdf" target="_blank">Le vol en interne : les vols commis par les salariés sur leur lieu de travail</a>&#8220;<em>.</p>
<p>Denis Colombi explore le concept de déviance chez Becker dans son billet <em>&#8220;<a href="http://uneheuredepeine.blogspot.com/2009/08/orelsan-le-voile-integral-et-la.html" target="_blank">Orelsan, le ‘voile intégral&#8217; et la déviance</a>&#8220;<em> où il le resitue notamment dans le cadre théorique de l&#8217;interactionnisme symbolique (sans dire ce &#8220;gros&#8221; mot).</p>
<hr />
<strong>La semaine prochaine, je commenterai&#8230;</strong></p>
<p>Buscatto M. (2002), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(01)01202-X" target="_blank">Les centres d&#8217;appels, usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 44, n°1, pp. 99-117.</p>
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		<title>Entre les vivants et les morts : les pompes funèbres aux portes du marché</title>
		<link>http://52articles.wordpress.com/2009/08/24/entre-les-vivants-et-les-morts-les-pompes-funebres-aux-portes-du-marche/</link>
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		<pubDate>Sun, 23 Aug 2009 22:27:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Panda</dc:creator>
				<category><![CDATA[Marché]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://52articles.wordpress.com/?p=209</guid>
		<description><![CDATA[Trompette P., Boissin O. (2000), &#8220;Entre les vivants et les morts : les pompes funèbres aux portes du marché&#8220;, Sociologie du travail, vol. 42, n°3, pp. 483-504. Comment se constitue un marché au sens classique du système organisé de mise en relation d&#8217;une offre et d&#8217;une demande ne se connaissant ni d&#8217;Eve ni d&#8217;Adam pour [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=52articles.wordpress.com&amp;blog=7866960&amp;post=209&amp;subd=52articles&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Trompette P., Boissin O. (2000), <em>&#8220;<a href="http://dx.doi.org/10.1016/S0038-0296(00)01090-6" target="_blank">Entre les vivants et les morts : les pompes funèbres aux portes du marché</a>&#8220;</em>, Sociologie du travail, vol. 42, n°3, pp. 483-504.</p>
<p><em>Comment se constitue un marché au sens classique du système organisé de mise en relation d&#8217;une offre et d&#8217;une demande ne se connaissant ni d&#8217;Eve ni d&#8217;Adam pour échanger un bien ou un service contre de l&#8217;argent ? Sachant les efforts déployés par les spécialistes du marketing pour susciter de nouveaux &#8220;besoins&#8221; que les produits qu&#8217;ils doivent écouler viennent comme par hasard satisfaire, on se doute déjà que l&#8217;offre et la demande ne sont pas les fruits d&#8217;une génération spontanée. Mais avant même de parler de besoins créés de toutes pièces, il en est de tout naturels. La question qui se pose alors est celle du processus par lequel la satisfaction de ces besoins va finalement être assurée dans le cadre d&#8217;une relation marchande à l&#8217;exception de tout autre, comme par exemple celui des solidarités familiales &#8211; on parlera de marchandisation. Dans cet article, Pascale Trompette et Olivier Boissin cherchent à nous éclairer sur ce qui se joue dans ce moment en prenant comme point de départ l&#8217;ouverture officielle à la concurrence du funéraire, ou quand il devient nécessaire de parler du prix à payer pour faire disparaître nos cadavres.</em></p>
<p><span id="more-209"></span>Je précise d’emblée que l’article n’est pas rédigé sans un humour qui détonne avec le sérieux adopté par les sociologues dans leurs publications. L’audace paie, d’ailleurs : loin de s’interpréter comme le moyen d’afficher une distance partisane à l’objet, l’humour semble témoigner de la liberté de ton qu’une grande familiarité avec l’objet autorise, et l’article n’en est finalement que plus agréable à lire. Que le lecteur n&#8217;hésite donc pas.</p>
<p>Le rideau se lève élégamment sur un dîner débat organisé en 1999 entre entrepreneurs du funéraire s&#8217;alarmant de la prolifération de leur espèce depuis la fin officielle du monopole. En 1993, la loi Sueur a abrogé les dispositions octroyant depuis près de cent ans la responsabilité d&#8217;organiser la gestion des pompes funèbres aux communes pour s&#8217;en charger elles-mêmes, la déléguer à un concessionnaire exclusif ou l&#8217;abandonner au jeu de la concurrence. Par cette précision, les auteurs mettent en évidence la complexité d&#8217;une situation antérieure qui justifie qu&#8217;on y revienne pour mieux comprendre ce qui a changé : monopole sur quoi, exactement ?</p>
<p>En fait, une réglementation imprécise aidant, la concurrence est déjà plus ou moins établie dès le départ entre concessionnaire et agence de funérailles, le second disputant le mort au premier pour ne lui commander que le minimum imposé par le monopole et rajouter à cela ses propres prestations. Toutefois, ce petit jeu est mis à mal dans les années 70, quand les hôpitaux débordés par l&#8217;afflux de morts urbains se dotent de chambres funéraires dans lesquelles les concessionnaires majoritaires en ville investissent : &#8220;il ne reste plus ensuite aux pompes funèbres qu&#8217;à précéder la famille pour passer de la chambre funéraire à l&#8217;agence de funérailles&#8221;. Pratique, mais qui traduit bien une posture qui va devoir changer : &#8220;Pendant longtemps, on a pensé que client, c&#8217;était le défunt&#8221;, dixit un professionnel, ce qui permet de comprendre que ce qui caractérise avant tout l&#8217;époque c&#8217;est qu&#8217;&#8221;on ne cherche pas à convaincre mais à canaliser, pas à séduire mais à <em>capter</em>&#8220;.</p>
<p>La fin du monopole incite enfin à attirer le client et la profession connaît des bouleversements multiples. Pour les acteurs, c&#8217;est d&#8217;abord remettre en cause la division du travail, le marbrier voulant se faire croque-mort, et inversement. Et une fois que &#8220;la structure de coopération s&#8217;est ainsi métamorphosée en structure d&#8217;affrontement&#8221;, c&#8217;est se mettre à penser une &#8220;relation de service&#8221; pour se différencier (assurer un choix au client, une rapidité d&#8217;intervention, une qualité de service) en mobilisant pour cela des spécialistes &#8211; acte de naissance du marketing funéraire &#8211; et en sensibilisant les troupes à la nécessité d&#8217;agir en commercial sur le terrain. Enfin, signe de la conversion commerciale entre tous, c&#8217;est étendre la clientèle pour résister à la concurrence devenue pléthorique qui se dispute un nombre limité de morts, en proposant de nouvelles prestations dont la plus emblématique est l&#8217;assurance décès. Ainsi, &#8220;au final, même le mort a acquis le statut de consommateur&#8221;.</p>
<p>Le marché ne bascule par pour autant dans l&#8217;affichage tapageur des avantages comparatifs des compétiteurs en lice. Il y a là des résistances que les auteurs trouvent assez intéressantes pour consacrer la seconde partie de leur article à les sonder. Et pour cause, ne fournissent-elles pas l&#8217;occasion de compléter en creux l&#8217;analyse de ce fameux processus de marchandisation ?</p>
<p>Il faut retenir cette stratégie d&#8217;investigation, essentielle en sociologie : lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de mettre au jour un processus, les cas particuliers sur lesquels le processus qui semble se dessiner en généralité achoppe ne doivent pas être considérés avec dépit comme des contre-exemples ; au contraire, ils doivent être pris avec enthousiasme comme des indices permettant d&#8217;affiner la description du processus parce qu&#8217;ils renseignent sur les conditions qui doivent être réunies pour que le processus vraiment recherché se déroule. Ainsi, je peux penser qu&#8217;il suffit d&#8217;habiter dans mon quartier pour réussir au Bac puisque c&#8217;est le cas général, jusqu&#8217;à ce que je me confronte au cas d&#8217;une personne qui s&#8217;y est installée récemment et qui échoue : si je veux maintenir que tout le monde peut réussir au Bac s&#8217;il est de mon quartier, c&#8217;est alors qu&#8217;&#8221;être de mon quartier&#8221; ne se réduit pas à une simple question de domiciliation. Il faudra creuser le cas qui introduit fort à propos la comparaison pour découvrir les caractéristiques des habitants de mon quartier qui déterminent réellement leur réussite au Bac. Le sociologue est sur ce point comme un sculpteur : <em>il taille en plein et en creux</em>.</p>
<p>Ici, c&#8217;est un &#8220;tabou marchand&#8221; sur lequel le processus décrit plus tôt vient achopper :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">N&#8217;est-on pas quelque peu dérangé par l&#8217;apparition d&#8217;enseignes telles que &#8220;Funerama&#8221; ou &#8220;Funespace&#8221; ? Amusé par le concept &#8220;d&#8217;assistance après décès&#8221; ? Certainement encore peu disposé à commander le menu d&#8217;un repas familial juste après avoir choisi le cercueil d&#8217;un parent décédé ?</p>
<p>Les entrepreneurs en tiennent compte en déployant des stratégies d&#8217;affichage discrètes : s&#8217;insérer dans des réseaux sans chercher plus qu&#8217;à être identifié comme l&#8217;homme de la situation ; tempérer la publicité pour &#8220;suggérer sans dire, afficher sans ostentation, marquer sans intensité&#8221; ; ne pas exposer la mort en vitrine &#8211; on n&#8217;y voit pas de cercueil grandeur nature. Et surtout : pratiquer une totale discrétion sur le prix. Et les auteurs de pointer le paradoxe d&#8217;une profession qui vit et développe la marchandisation sans pouvoir s&#8217;en réclamer ouvertement. Comment l&#8217;expliquer ?</p>
<p>A ce point, les auteurs mobilisent un argument anthropologique : organiser des obsèques alimente la peur de notre propre mort. Les biens échangés sur le marché funéraire sont chargés de sens, ce sont des &#8220;biens symboliques&#8221; dont la marchandisation apparaît incongrue. Dès lors, il n&#8217;est pas possible de les traiter comme n&#8217;importe quelle marchandise, il faut &#8220;mettre les formes&#8221; pour les échanger. </p>
<p>Du moins pour l&#8217;instant encore, car certains font tout de même preuve d&#8217;audace en la matière, en premier lieu Leclerc qui réussit étonnamment dans le discount. Il faut voir l&#8217;oeuvre d&#8217;un autre processus, celui de l&#8217;éducation du client devenu consommateur qui parvient à faire la part des choses entre deux aspects jusqu&#8217;à indissociés de la prestation : le respect dû au défunt et l&#8217;acte d&#8217;achat. Une autre étape est en passe d&#8217;être franchie&#8230;</p>
<p>Ainsi, l&#8217;analyse du &#8220;tabou marchand&#8221; tend à démonter que le processus de marchandisation n&#8217;est pas une simple opération de conversion à la logique commerciale des entrepreneurs. Il s&#8217;accompagne et il est accompagné par d&#8217;autres processus qui se déroulent sur un plan plus symbolique et qui n&#8217;ont pas encore abouti : la désacralisation de la mort mise à distance, l&#8217;éducation du consommateur.</p>
<p>Que penser de tout cela ? Ramassant leur propos au début de leur article, les auteurs écrivent :</p>
<p style="padding-right:20px;padding-left:20px;font-size:8pt;">Inscrire l&#8217;activité funéraire dans une économie marchande suppose une mise en forme pratique et symbolique qui permette de la produire comme objet de consommation. [...] Faire entrer les obsèques dans le monde marchand passe, entre autres, par une rupture avec les formes de solidarités sociales dans lesquelles avait cours la prise en charge du mort et l&#8217;organisation des funérailles. À celles-ci se substitue un service, c&#8217;est-à-dire une prestation assurée par des professionnels et &#8220;réencastrée&#8221; dans l&#8217;économie marchande.</p>
<p>J&#8217;aurais l&#8217;occasion de revenir en détail sur le concept d&#8217;encastrement en abordant des articles plus théoriques. Pour l&#8217;instant, le lecteur devra se satisfaire d&#8217;une précision très générale pour saisir ce qui se joue ici &#8211; des références lui permettront d&#8217;approfondir lui-même. Comme n&#8217;omettent pas de le mentionner les auteurs, le concept est emprunté à Karl Polanyi qui l&#8217;a décrit comme le projet utopique consistant à autonomiser l&#8217;économie sur la société en considérant que tout échange gagne à être transféré sur un marché dérégulé. A l&#8217;échelle d&#8217;un bien ou d&#8217;un service, désencastrer revient donc à sortir ce bien ou ce service de son circuit restreint d&#8217;échange traditionnel pour le rendre accessible à quiconque pourvu qu&#8217;il puisse avancer l&#8217;argent pour le payer.</p>
<p>Pour Pascale Trompette et Olivier Boissin, c&#8217;est ce qui se joue dans la marchandisation du funéraire. Pour que chacun en vienne à régler des obsèques chez un croque-mort qu&#8217;il se permet par ailleurs de choisir, il a fallu que la prise en charge physique du cadavre par la famille perde toute sa signification. Par la suite, cette prise en charge a conservé du sens, mais désormais subordonné à des considérations économiques.</p>
<hr />
<p><strong>Pour en savoir plus</strong></p>
<p>Pour réinjecter un peu d&#8217;humanité dans cette description du processus de marchandisation, on lira un article en accès libre de Pascale Trompette et de Sandrine Caroly sur les peurs des professionnels du funéraire : <em>&#8220;<a href="http://terrain.revues.org/index1836.html" target="_blank">En aparté avec les morts&#8230; Peur, larmes et rire au travail : les métiers du funéraire</a>&#8220;</em>.</p>
<p>Pour mieux cerner le concept d’encastrement, on peut lire <a href="http://www.twine.com/item/1220h0lyx-19/karl-polanyi-introduction-to-the-great-transformation" target="_blank">l’introduction rédigée par Fred Block pour <em>La Grande Transformation</em></a>. Noter que la Revue du MAUSS a consacré un numéro à Karl Polanyi en 2007 : <em>&#8220;<a href="http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2007-1.htm" target="_blank">Avec Karl Polanyi, contre la société du tout-marchand</a>&#8220;</em>.</p>
<hr />
<p><strong>La semaine prochaine, je commenterai&#8230;</strong></p>
<p>Bonnet F. (2008), <em>&#8220;<a href="http://www.francoisbonnet.net/Articles/BonnetVoleninterneRFS2008.pdf" target="_blank">Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière</a>&#8220;</em>, Revue française de sociologie, vol. 49, n° 2, pp. 331-350.</p>
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