Une année d'articles sociologiques

Le succès médical et social d’une psychopathologie : l’hyperactivité infantile

Posted in Médecine by yragael on 15 juin 2009

Dupanloup A. (2001), « Le succès médical et social d’une psychopathologie : l’hyperactivité infantile« , Carnets de bord, n°2, pp. 23-37.

Cet article est publié dans une de ces revues universitaires si sympathiques, non seulement parce qu’elles offrent aux étudiants un généreux espace de publication, mais aussi et surtout parce qu’elles proposent leurs articles gratuitement au téléchargement. Que l’accès aux articles scientifiques coûte un bras est un scandale auquel on ne peut qu’espérer que Internet permettra de faire justice, le contribuable engraissant des éditeurs qui lui interdisent l’accès aux résultats des recherches qu’il finance.

Changeons carrément de registre cette semaine pour traiter d’un article d’Anne Dupanloup consacré au succès médical et social de l’hyperactivité infantile, autrement connue sous le barbare acronyme de TDA/H (Trouble du Déficit d’Attention/Hyperactivité). En nous appuyant sur cet article, nous tenterons de comprendre en quoi consiste le travail de déconstruction des évidences.

La référence à la notion de succès dans le titre de l’article peut surprendre : en quoi une psychopathologie peut-elle ou non rencontrer du succès ? N’est-elle pas, comme toute pathologie d’ailleurs, simplement révélée par un corps médical conduisant des recherches de manière rigoureuse, et ne doit-elle donc pas s’imposer à tous comme un état de fait incontestable ? A moins que par « succès », l’auteur n’entende la publicité faite à la pathologie qu’il considère, dont il faut bien reconnaître qu’elle peut varier au fil du temps ; aujourd’hui la mucoviscidose, demain le cancer du sein à la une des journaux du petit écran…

En admettant que la référence au succès social doive se comprendre ainsi – ce qui n’est en fait pas le cas, comme le lecteur de l’article le comprendra -, il reste que l’auteur évoque aussi un succès médical. Ici, le profane atteint les limites de sa bonne volonté, ne voyant plus vraiment comment concilier l’idée qu’il se fait de la révélation d’une pathologie médicale avec le concept de succès. Une pathologie est ou elle n’est pas ; ce n’est pas quelque chose dont les savants sont censés s’enticher plus ou moins, comme des candidats de La Nouvelle Star.

C’est pourtant bien le propos, Anne Dupanloup cherchant à montrer dans son article comment l’hyperactivité infantile s’est constituée comme une psychopathologie au fil d’un long processus qu’elle fait remonter à la refonte de la nosographie aliéniste par Binet et aboutir au DSM-IV, nosographie américaine. Faisant référence à d’autres travaux, elle rappelle alors comment la nécessité de poser un diagnostic pour assurer la reconnaissance de la maladie mentale par le système de protection sociale a conduit à développer aux Etats-Unis cette nosographie qui étiquette des symptômes en se gardant bien de faire référence à des causes possibles pour parer à toute critique sur les incertitudes en la matière, émanant notamment de la mouvance antipsychiatrique. Devenue trouble mental pour mieux échapper à cette critique, la maladie mentale perd dans le DSM-IV son caractère intemporel puisqu’elle se veut le reflet des plaintes des patients du moment, et elle doit dorénavant se diagnostiquer sur la base de ces signes éminemment observables que les troubles du comportement constituent. En un mot, la maladie mentale devient éminemment sociale, non pas en tant que ses causes sont à rechercher dans l’environnement du patient – bien au contraire, et c’est d’ailleurs ce qui va assurer son succès social -, mais en tant qu’elle répond à la demande sociale : donner un statut aux comportements qui dérangent.

Au terme de cette lecture, la tentation peut être grande de relativiser la portée du savoir médical au titre que la décision de regrouper un ensemble de symptômes sous la catégorie d’une maladie mentale semble pour beaucoup tenir à des logiques étrangères à celles qui devraient régner dans un laboratoire. Hormis que c’est se faire une idée du laboratoire bien idéale, il faut effectivement noter que toute entreprise de déconstruction porte en elle le risque de faire sombrer ses auteurs dans le relativisme, doctrine prétendant que tous les savoirs se valent, qui a fait l’objet d’une très fameuse dénonciation : « l’affaire Sokal« . A cette aune, l’avertissement méthodologique formulé par Anne Dupanloup au début de son article prend tout son sens, constituant une plus-value essentielle de la lecture pour qui aborde la sociologie :

Partant d’un point de vue qualifié de constructiviste, nous considérons les pratiques diagnostiques et les traitements qui sont associés à l’hyperactivité comme des donnés historiquement construits. Cette perspective conduit à penser une entité psychiatrique comme le produit de logiques et phénomènes par lesquels une société traduit des réalités sociales en termes de pathologie. Néanmoins, pour éviter l’écueil dépolitisé (« toutes les réalités se valent ») et le risque ultra relativiste (qui poserait le problème comme une réalité sans substrat) auxquels peut conduire une perspective purement constructiviste, il est essentiel de compléter cette approche par une lecture réaliste permettant de dégager les conditions d’émergence et de légitimation des discours ou des pratiques psychiatriques et de saisir leur impact social.

Pour rester dans le registre de l’édification, précisons enfin que la lecture de l’article est aussi l’occasion de constater tout l’abîme qui sépare la sociologie du journalisme. En l’occurrence, Anne Dupanloup ne se contente pas de considérer le succès médical et social de l’hyperactivité infantile sous le seul angle de l’intérêt économique à court terme d’une industrie pharmaceutique érigée en coupable. Sans ignorer cet enjeu, elle permet grâce à la richesse de ses investigations d’en souligner bien d’autres, qui échappent parfois à ceux qui les portent et qu’elle n’entend pas juger. Il en résulte une explication complexe, à la mesure de la complexité du social.


Pour en savoir plus

Alan Sokal a rassemblé sur son site tous les articles liés à la célèbre affaire.

Pour rédiger son article, Anne Dupanloup s’est basée sur les recherches entreprises durant sa thèse.


La semaine prochaine, je commenterai…

Taylor N. (2008), « Periscopic Play: Re-positioning ‘the Field’ in MMO Research« , Loading…, vol. 1, n°3.

Tagged with:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :