Une année d'articles sociologiques

Des chiffres insensés ? Pourquoi et comment on donne un sens aux données statistiques

Posted in Travail by yragael on 11 juillet 2009

Gollac M. (1997), « Des chiffres insensés ? Pourquoi et comment on donne un sens aux données statistiques« , Revue française de sociologie, vol. 28, n°1, pp. 5-36.

Le 26 avril 2007, entre les deux tours de l’élection présidentielle, le ministère de l’emploi publie des chiffres estimatifs sur le taux de chômage du mois de mars, attestant d’une décrue. L’initiative déclenche immédiatement une grève annoncée la veille des statisticiens dudit ministère, soutenus dans une lettre ouverte au ministre de l’emploi par 40 chercheurs pour lesquels il s’agirait d’une « manipulation de l’opinion publique » mettant en cause « l’indépendance et la neutralité du système de statistiques ». C’est le dernier épisode en date d’une controverse initiée en janvier par la décision de la direction de l’Insee de reporter la publication du taux de chômage annuel de six mois, au prétexte d’un trop grand nombre de non-réponses à son enquête emploi et d’un « biais de rotation » (l’enquête est administrée six fois à la même personne qui peut répondre différemment à chaque fois, voire ne pas répondre). Pour les contestataires, notamment le collectif ACDC, ce n’est pas l’administration de l’enquête qui pose problème, mais le fait qu’elle a produit un taux de chômage plus élevé que celui de l’Anpe sur lequel le gouvernement peut agir en multipliant les radiations (« sortir des listes Anpe signifie de moins en moins sortir du chômage »). L’histoire permet de pointer que les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes. Pour autant, faut-il les disqualifier au prétexte qu’il serait possible de leur faire dire n’importe quoi ?

Comme il en avait été question dans un précédent article, il est toujours possible de questionner les catégories de pensée, mais le risque de verser dans le relativisme doit conduire à une certaine prudence. Ainsi, qui fait l’effort de s’intéresser à une statistique ne peut manquer de noter qu’elle repose sur une définition de ce qu’elle prétend mesurer et sur un protocole d’administration d’une enquête visant à collecter les données qui sont des sources de biais évidents. Faut-il pour autant disqualifier les statistiques, interroge Michel Gollac ? L’auteur rappelle la position dure d’Howard Becker en la matière, pour qui le délinquant n’est jamais que celui qui est considéré comme tel, l’erreur (judiciaire) étant par ailleurs possible en la matière. Partant, il n’y aurait rien à tirer des statistiques sur la délinquance ; elles ne parviendraient même pas à mesurer ce qu’elles prétendent mesurer.

Contre ce point de vue, l’auteur défend l’idée que « l’usage des statistiques n’impose pas une soumission préalable à leur sens apparent, mais permet et suppose leur interprétation ». Autrement dit, ce n’est pas parce que des statistiques se fondent sur une catégorie de pensée critiquable du point de vue du sociologue qu’il est impossible pour ce dernier de ne rien en tirer. D’abord, la connaissance de la manière dont ces statistiques sont conçues permet de les situer : il faut admettre qu’elles sont pertinentes si elles sont considérées d’un point de vue qu’il importe de cerner. Ensuite, il est possible de leur donner un autre sens, pertinent du point de vue du sociologue cette fois-ci, à condition de faire preuve de ce que Michel Gollac qualifie de « brio particulier de l’analyste ».

De brio, il en est effectivement question dans la seconde partie de l’article où l’auteur entreprend de passer de la théorie à la pratique en commentant les statistiques d’une enquête sur les conditions de travail conduite par l’Insee. A l’époque, les résultats avaient particulièrement surpris en 1991 tant ils tranchaient avec les résultats des deux administrations précédentes remontant à 1978 et 1984 : à en croire les enquêtés, leurs conditions de travail s’étaient particulièrement dégradées.

En se situant au niveau d’une question en particulier portant sur le port de charges lourdes, Michel Gollac va tirer sur le fil pour dérouler toute la bobine, cherchant à comprendre la question pour déterminer le sens qu’il convient de donner à la réponse qu’y ont donné les enquêtés. Il s’agit véritablement de mettre en question la question en s’interrogeant sur le sens de ses termes, sa formulation, sa position dans le questionnaire, son administration, bref tout ce qui relève de ce que l’auteur désigne comme le protocole d’enquête. Encore la démarche ne s’arrête-t-elle pas là, puisqu’il faut aussi se demander dans quel contexte la question est posée, ce qui permet de pointer les processus sociaux encourageant ou décourageant l’objectivation des catégories sur lesquelles repose l’enquête, ici les conditions de travail. De fait, à la question « quelles sont vos conditions de travail ? », serions-nous capable de fournir une réponse pertinente du point de vue d’un spécialiste si nous n’étions pas encouragés par des campagnes médiatiques à distinguer ces conditions de travail du travail lui-même, c’est-à-dire à réaliser que le risque encouru pour la santé physique et mentale n’est pas inéluctablement lié à l’activité, mais qu’il devrait être possible de se livrer à cette dernière sans subir de conséquences délétères ?

L’article est extrêmement important de mon point de vue, parce qu’il contribue à mettre en garde le sociologue contre la tentation de disqualifier le quantitatif pour ne retenir que le qualitatif dans ses enquêtes, et même au-delà : à disqualifier le quantitatif des autres. Ce n’est pas que toutes les données quantitatives aient quelque chose à dire – Michel Gollac souligne l’existence de sondages qui reposent réellement sur du vide -, mais qu’il est certainement possible d’en faire parler certaines au prix d’un véritable effort.

La semaine prochaine, je commenterai…

Schepens F. (2007), « L’erreur est humaine mais non professionnelle : le bûcheron et l’accident« , Sociologie du travail, vol. 47, n°1, pp. 1-16.

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2 Réponses

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  1. Baptiste said, on 27 juillet 2009 at 12:14

    Ce qui m’avait marqué, dans cet article, c’est le rôle des « primes de risque » ou des primes de pénibilité dans la reconnaissance individuelle du risque ou de la pénibilité. Pour citer Gollac : (p.23) « Lorsque des primes liées à telle ou telle condition de travail sont obtenues, cette reconnaissance oblige les bénéficiaire à reconnaître qu’ils subissent la condition de travail correspondante. »
    J’ai donné à lire pendant 2 ans ce texte dans le cadre d’un cours de méthode en L2/L3 : cela donnait d’intéressantes discussion sur ce qu’est « l’objectivation ».

    • Panda said, on 29 juillet 2009 at 7:33

      Vous pointez très justement le second thème particulièrement intéressant que Michel Gollac aborde dans son article, à savoir les processus sociaux permettant ou interdisant la prise de conscience de cette catégorie de pensée que « les conditions de travail » constituent. Je reviens là-dessus dans mon commentaire de l’article de Florent Schepens qui traite de la perception de l’accident de travail par les bûcherons. Pour ce commentaire, j’avais décidé de me concentrer sur le premier thème abordé par Michel Gollac : la lecture des statistiques.


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