Une année d'articles sociologiques

L’erreur est humaine mais non professionnelle : le bûcheron et l’accident

Posted in Travail by yragael on 19 juillet 2009

Schepens F. (2007), « L’erreur est humaine mais non professionnelle : le bûcheron et l’accident« , Sociologie du travail, vol. 47, n°1, pp. 1-16.

La pratique de prévention des risques professionnels n’est pas dépourvue d’ambiguïtés. En premier lieu, faut-il assurer la sécurité d’un travailleur malgré lui ? Pour le contrôleur du travail, il convient de s’en remettre aux principes de prévention, ce qui revient dans la pratique à chercher successivement à éliminer le danger1, à mettre en œuvre des protections collectives, à mettre en œuvre des protections individuelles2, à donner des consignes ; il n’est nullement question de livrer le salarié au bon soin de lui-même. Cette position s’explique par la fonction, le contrôleur représentant les intérêts de la collectivité appelée à payer pour des dommages dont elle considère que le chef d’entreprise est le seul responsable – en matière de sécurité des salariés, le Code du travail soumet ce dernier à une obligation de résultat. Position confortable pour le travailleur salarié ? Pas forcément, ce dernier pouvant s’estimer le mieux placé pour apprécier les risques qu’il prend. En étudiant le cas extrême de travailleurs non salariés, l’article de Florent Schepens vient nous aider à mieux comprendre ce point de vue.

Tant qu’à s’intéresser aux accidents de travail, autant se pencher sur le cas des plus concernés. Florent Schepens rappelle donc que la population des ETF (entrepreneurs de travaux forestiers) est l’une des plus exposée, 20 % d’entre eux étant victime des tels accidents chaque année. Au sein de cette population, l’auteur a choisi de s’intéresser plus particulièrement aux bûcherons.

A entendre ces derniers, la situation ne ferait pas vraiment problème : un bûcheron qui a un accident du travail, c’est tout simplement un bûcheron qui a manqué de professionnalisme. On pourrait en rester là. Après tout, le bûcheron n’est-il pas le mieux placé pour dire de quoi il en retourne ? Partant, il faudrait se demander ce qui pourrait améliorer ce professionnalisme pour prévenir les accidents, et c’est ici que le discours des bûcherons se fait beaucoup plus vague.

Car le grand mérite du sociologue sur le terrain, c’est de ne jamais considérer les catégories de pensée indigènes comme évidentes, quitte à paraître idiot. Dans le cas présent, cela consiste à interroger ce fameux professionnalisme pour comprendre en quoi il consiste, ce que Florent Schepens ne se prive pas de faire en reconsidérant la situation à la racine, sans mauvais jeu de mots. Pour comprendre sa démarche, il ne faut pas hésiter à la prendre à l’envers de la manière dont il l’expose3 : on imagine Florent Schepens partant à la rencontre des bûcherons pour se demander successivement comment on devient bûcheron, qu’est-ce que ce parcours révèle de la conception du professionnalisme, qu’est-ce que ce professionnalisme dit du groupe professionnel. Le sociologue se doit de remonter le fil de l’individu au collectif.

Ces questions vont permettent à l’auteur de mettre en évidence la particularité d’un collectif composé essentiellement d’individus très indépendants dans leur pratique où le savoir-faire est considéré comme le fruit d’une expérience, chaque arbre constituant un cas particulier qu’il faut savoir analyser pour se protéger du danger qu’il présente. Florent Schepens révèle ici un second trait qui fait tout l’intérêt des bûcherons pour son étude : ces derniers ne sont pas des kamikazes, comme ce peut être le cas dans d’autres professions, puisqu’au contraire, il mettent la sécurité au principe de leur pratique. A ce titre, il apparaît tout à fait paradoxal qu’ils rejettent la responsabilité de l’accident sur la victime, puisque la vigilance dont elle fait preuve n’a de raison d’être que si l’accident reste possible. Autrement dit, comment peut-on à la fois prétendre que la forêt est dangereuse pour le bûcheron et que le métier de bûcheron ne l’est pas ?

Le sociologue boit du petit lait : il est tombé sur un paradoxe4. « Second effet kiss kool » de l’article, qui permet de faire rebondir l’analyse. En effet, le paradoxe se dissout si l’on veut bien considérer que c’est l’identité professionnelle qui entre en jeu, un bûcheron qui connaît son métier n’étant pas censé se faire avoir. Incidemment, un bûcheron amateur qui s’en tire ne peut invoquer que la chance, et Florent Schepens tirant sur ce fil5 peut finalement révéler l’assise symbolique du professionnalisme, à savoir que le bûcheron se représente la forêt comme une entité supérieure qui le juge à l’aune du professionnalisme dont il a fait preuve depuis ses débuts, ce qui conduit finalement l’auteur a parler de la coupe d’un arbre comme d’une ordalie.

Ce qu’il me semble avant tout devoir retenir de cet article, c’est que la perception de l’accident du travail par le bûcheron tient à la structure de son groupe professionnel. En effet, parce qu’il exerce en indépendant, le bûcheron ne peut pas s’appuyer sur un collectif mettant en oeuvre une division du travail pour assurer sa sécurité ; cette dernière n’incombe qu’à lui. Dès lors, il se doit de mettre cette sécurité au principe de son professionnalisme s’il veut la garantir. Toutefois, il faut noter que le bûcheron pousse le raisonnement plus loin : d’après lui, le professionnalisme ne permet pas de limiter le risque, mais purement et simplement de l’éliminer. Pourquoi ? Parce que s’il ne croyait pas que son professionnalisme l’immunise contre le risque, le bûcheron irait travailler dans un milieu qu’il sait dangereux la peur au ventre, ce qui le conduirait rapidement à abandonner son métier, donc le mode de vie professionnelle qu’il chérit. Ceci explique que le bûcheron ne puisse considérer l’accident autrement qu’en tant que faute professionnelle : étant données les conditions dans lesquelles ce métier s’exerce, pour être bûcheron, il faut croire qu’un bon bûcheron n’a jamais d’accident. Superbe.

La question très élégamment traitée par Florent Schepens a déjà été abordée. Ainsi, dans un article commenté dans ces colonnes où il traite d’une surprenante évolution de la perception des conditions de travail, Michel Gollac fait référence à un article de Catherine Teiger et d’Antoine Laville. Etudiant les réactions de travailleurs lors de séances de formation à l’ergonomie où ils sont amenés à reconsidérer leur propre travail, les auteurs expliquent que « les individus ont tendance à ‘naturaliser’ leurs conditions de travail, à ne pas les séparer du reste de l’expérience de leur travail, expression qu’ils ont d’ailleurs beaucoup de mal à verbaliser ». Faisant alors référence à une contribution de Damien Cru, il évoque le cas d’ouvriers du bâtiment qui mettent en oeuvre une « ‘stratégie défensive du métier’ qui, en niant le risque, les protège contre l’angoisse que celui-ci fait naître », une explication toute psychologique qu’en bon sociologue Michel Gollac complète aussitôt :

L’efficacité de cette stratégie nécessite une croyance unanime au sein de chaque collectif de travail, ou en tout cas la censure des manifestations d’incroyance. Son maintien est assuré par une ensemble relativement organisé de pratiques : refus ostentatoire du port du casque ou du harnais de sécurité ; cérémonies d’initiation où les jeunes ouvriers sont amenés à braver les risques, sous peine d’être exclus du groupe.

C’est la thèse essentielle : des processus sociaux travaillent les individus, leur interdisant d’objectiver les conditions de travail, catégorie de pensée socialement construite à l’encontre du sens commun. En montrant que la perception du risque professionnel tient à la structure d’un groupe professionnel, Florent Schepens nous donne à voir plus précisément en quoi ces processus peuvent consister.


1 Dans la terminologie du contrôleur du travail, le danger est la source potentielle du dommage. Le risque est un couple formé de la probabilité que survienne un dommage et de la gravité de ce dernier.

2 Pour s’exposer au risque dont elles visent à le garder, le travailleur doit désactiver les premières tandis qu’il lui faut activer les secondes. Partant, l’hypothèse qu’il ne faut pas s’en remettre à l’individu pour assurer sa sécurité explique la hiérarchie de ces catégories de protection.

3 En sociologie, la rédaction est un moment de reformulation de la démarche dont personne n’est dupe, car ce n’est qu’au terme de la recherche que la problématique se trouve révélée. Ce n’est pas une question d’amateurisme, mais de flair et d’ouverture d’esprit : contrairement à l’économiste, le (bon) sociologue accepte que sa grille de lecture soit remise en cause par les faits auxquels ses investigations lui permettent de se confronter. J’aurais sans doute l’occasion de revenir sur ce point en commentant un autre article.

4 Paradoxe qu’il semble avoir quelque peu fabriqué. En effet, après avoir considéré la situation du point de vue des bûcherons pour qui la vigilance doit permettre de prévenir l’accident, il la considère du point de vue de Denis Duclos pour qui personne n’est jamais suffisamment informé pour prévenir l’accident, quelle que soit la vigilance qu’il exerce. Un paradoxe résultant toujours de la confrontation de différents points de vue, la démarche de Florent Schepens reste dans le fond valable, même si sa forme peut être contestée : le sociologue ne devrait-il pas s’en tenir aux paradoxes relevés par des acteurs évoluant dans une même situation plutôt que d’en fabriquer en rapprochant les points de vue d’acteurs qui sont l’un pour l’autre étrangers ? Toutefois, il y a plus gênant, car l’auteur clôt son propos par un « Pourquoi prétendre le contraire ? » par lequel il prête aux bûcherons le point de vue du sociologue, d’où il rapporte le paradoxe à leur niveau, d’où il peut pointer une contradiction dans leur discours : comment prétendre simultanément que la forêt est dangereuse, d’une part, et qu’on est protégé du danger par son professionnalisme, d’autre part ? Hormis que le paradoxe n’a rien d’évident, on hésite à accompagner l’auteur dans ce glissement qui lui permet de le relever. Il faut noter que cet apparent point faible dans le raisonnement ne nuit absolument pas à celui de l’article, si l’on veut bien admettre que ce dernier vise à démontrer que la perception de la faute professionnelle tient à la structure du groupe professionnel.

5 Dès qu’il entend le mot « chance », un sociologue sort sa question. Parmi les études fameuses : on rencontre pas « par hasard » son conjoint.


La semaine prochaine, je commenterai…

Gaxie D. (1977), « Economie des partis et rétributions du militantisme« , Revue française de science politique, vol. 27, n° 1, pp. 123-154.

2 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Nico said, on 21 juillet 2009 at 11:27

    Ceci me rappelle une citation du regretté Eric Tabarly qui disait: « un marin qui tombe à la mer n’a pas sa place à bord » (…). Cela étant dit, cher ami sociologue, comment remettez-vous en perspective votre article de l’ouvrage de Philippe d’Iribarne, la logique de l’honneur?

  2. verel said, on 22 juillet 2009 at 6:31

    Je me souviens avoir scandalisé un directeur d’usineen lui disant que ses fondeurs étaient fiers du risqu ‘ils prenaient. C’était pourtant bien vrai et on ne pouvait améliorer la prévention si on ne les aidait pas à faire évoluer cette conception du métier.

    De la même manière qu’il a fallu obliger les mineurs qui travaillaient dans les putis (au dessus de vide de plusieurs centaines de mètres) à s’attacher quand ils se balladaient sur une planche de 15 cm de large. On connait d’ailleurs la célèbre photo de travailleurs cassant la croute à 200 m de haut en construisant dans les années 30 l’Empire State Building

    Pendant longtemps, on a fait des analyses d’accidents autour des trois types de cause : matériels , organisation et hommes, en se gardant, dans une vision finalement taylorienne, d’agir sur la dernière
    Les choses ont bougé, sans doute aussi avec le toyotisme, L’entreprise qui a toujours été sur ces domaines la plus en pointe, Dupont de Nemours, agit depuis belle lurette sur le rôele des indivbidus, avec des résultats spectaculaires


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :