Une année d'articles sociologiques

Economie des partis et rétributions du militantisme

Posted in Politique by yragael on 26 juillet 2009

Gaxie D. (1977), « Economie des partis et rétributions du militantisme« , Revue française de science politique, vol. 27, n° 1, pp. 123-154.

Du 9 mars au 1er juin 2006, en préparation de l’élection interne qui doit permettre à ses militants de désigner son candidat à l’élection présidentielle de mai 2007, le Parti socialiste conduit une campagne d’adhésion d’un genre nouveau en s’appuyant sur Internet et en consentant un rabais substantiel : la cotisation de la première année n’est plus fixée proportionnellement aux revenus, mais ramenée à un forfait de 20 euros. L’initiative déclenche une vague d’adhésions1, quelques 75 000 personnes manifestant l’intention de rejoindre les rangs du parti pour porter ses effectifs au niveau historique de plus de 200 000 adhérents. Moins deux ans plus tard, les défaites aux présidentielles et législatives passées, ces adhésions seront pointées du doigt lorsque les comptes feront apparaître que les effectifs ont fondu d’autant, soit de près d’un tiers. Comment un parti peut-il conserver ses troupes ? En 1977, le politologue Daniel Gaxie fait acte de sociologie en se penchant sur la question…

Comment quelqu’un pourrait-il accepter de consacrer son énergie au succès d’autrui sans espérer en retirer des avantages ? Pour Daniel Gaxie, il faut interroger l’engagement du militant de base au-delà des explications convenues sur la foi dans les idées dont le parti ne serait que le véhicule. La proposition peut choquer, d’autant plus que ce que l’auteur vise ici – sans pour autant les nommer -, ce sont les partis de masse de tradition ouvrière, soit ceux qui font le plus profession de défendre les intérêts d’une société d’égaux.

En fait, Daniel Gaxie rebondit dans le principe sur le travail bien antérieur de Robert Michels qui, analysant le fonctionnement du parti socialiste allemand au début du XXème siècle, en était venu à formuler la fameuse « loi d’airain de l’oligarchie » : les chefs d’un parti tendent inévitablement à constituer un groupe autonome dont l’objectif est de perpétuer la bureaucratie qui les fait vivre, sans que cette dérive ne rencontre de résistance pourvu que ces chefs continuent d’entretenir les masses dans l’illusion que le parti poursuit un objectif politique en fonctionnant démocratiquement (Michels, 1911). Rivalisant en apparence de cynisme avec Machiavel, Robert Michels en venait ainsi à écrire qu’une fois en position, « au fond, toutes les idées de ces chefs se concentrent maintenant sur un seul désir : qu’il existe toujours un prolétariat qui les fasse vivre »2. A l’aube de la révolution prolétarienne, voilà qui pouvait jeter un froid…

Toutefois, Daniel Gaxie adopte dans cet article une posture bien moins provocatrice. En effet, prenant appui sur une analyse de Max Weber contemporaine de celle de Robert Michels, il pose que le dirigeant d’un parti est par définition intéressé en premier lieu par la conquête du pouvoir. Dès lors, un parti doit être considéré comme un moyen d’une « stratégie d’occupation des postes étatiques », et la contradiction pointée par Robert Michels est dissoute :

La tendance à l’oligarchie analysée par Roberto Michels résulterait ainsi directement de la réalité objective de tout parti comme entreprise de conquête des moyens de domination politique par et pour leur groupe dirigeant.

Mais il ne suffit pas de faire justice à l’analyse d’un devancier ; il faut encore pouvoir dépasser cette dernière. De fait, la question demeure de comprendre comment la « masse » peut servir les « chefs », pour reprendre une dichotomie de Robert Michels que Daniel Gaxie n’évacue pas, et c’est là tout l’objet de l’article.

La thèse proposée par Daniel Gaxie est qu’un parti ne tient que par l’intérêt que ses membres peuvent y trouver. Comprendre le fonctionnement d’un parti, c’est donc avant tout comprendre le fonctionnement du système de rétributions qui y est à l’oeuvre :

Les partis politiques s’analysent ainsi comme un ensemble de mécanismes permettant la satisfaction des intérêts propres de tous ordres des adhérents à tous les niveaux qu’il s’agisse pour les dirigeants de la conquête des postes étatiques ou des responsabilités internes ou, pour les militants de base, de l’obtention d’avantages matériels ou symboliques et, plus généralement, des contributions que les organisations peuvent apporter à leur reproduction, leur accession ou leur intégration sociale.

De là, il faudrait distinguer les partis qui rémunèrent les militants par de l’argent (les partis de cadres), par des postes électifs (les partis de patronage) et enfin ceux qui, ne disposant ni d’argent ni de postes à proposer, doivent servir d’autres formes de rétribution (les partis de masse). En fait, la thèse va même au-delà, puisque l’auteur pose que c’est la nature des moyens dont les dirigeants disposent qui dicte le type du parti qu’ils en sont venus à constituer :

A l’inverse [des partis de cadre ou de patronage préférés par les hommes politiques issus des groupes dominants], les partis de masse apparaissent bien comme la solution trouvée par un personnel politique d’origine sociale plus basse pour accéder au pouvoir. Devant recruter des militants sans pouvoir les rétribuer financièrement ou par le moyen du patronage, ces partis ont alors développé un ensemble de rémunérations objectives permettant de les attacher à l’organisation.

Au fil de l’article, Daniel Gaxie entreprend donc de révéler le système des rétributions matérielle et symbolique qui explique le maintien dans l’engagement, l’adhésion et pour finir la constitution d’un parti de masse, en un mot : tous les aspects de l’existence de ce dernier. Le parti est mis à nu, réduit à une organisation dont la survie dépend de sa capacité à maintenir un flux continu de rétributions en direction de ses membres, ce qui le contraint jusqu’à entretenir des activités qui ne sont militantes qu’en apparence entre deux enjeux électoraux. Car l’une des rétributions essentielles que l’organisation peut assurer, c’est l’intégration sociale en jouant le rôle d’une « grande famille » pour de nombreux militants en mal de sociabilité.

Mais l’idéologie alors ? Elle n’est pas évacuée, mais reléguée au second plan, l’auteur ne la considérant qu’en tant que facteur nécessaire mais non suffisant pour expliquer le fonctionnement de l’organisation. En fait, il lui trouve la fonction d’occulter le système de rétributions et de permettre ainsi à ce dernier de fonctionner d’autant mieux : c’est parce qu’il vit dans l’illusion de servir la cause et qu’il est perçu comme tel qu’un membre du parti se voit offrir et accepte les avantages que l’organisation lui procure ; une entreprise trop ouvertement carriériste serait vouée à l’échec, il faut afficher des objectifs qui sont ceux de l’organisation pour y réussir. C’est pourquoi l’idéologie est d’autant plus mise en avant que le parti repose sur un système de rétributions, comme c’est le cas dans les partis de masse.

L’analyse de Daniel Gaxie n’était pas triviale à conduire. En effet, il est toujours plus facile de mettre au jour le système sur lequel se fonde un groupe en considérant qu’il existe au sein de ce dernier une élite qui tire les ficelles ; c’est le petit jeu de cette dernière que le sociologue se fera fort de révéler. Or Daniel Gaxie n’aborde pas le parti de masse de cette manière, puisqu’il rabat également tous ses membres sur leurs intérêts particuliers. Il convient de méditer sur cette stratégie peu évidente qui consiste à insérer un coin entre l’organisation et les acteurs alors qu’il semble a priori que rien ne vient les distinguer : du sommet à la base, tous les membres d’un parti jugeraient que c’est la cause et la cause seule qui les anime. Difficile alors de ne s’en tenir là…

Mais impossible d’en finir avec le bref commentaire de cet article sans préciser la portée d’une formule employée par l’auteur dans sa conclusion :

Les analyses que l’on vient de lire n’épuisent pas davantage la diversité des organisations politiques mais se proposent simplement de dégager quelques éléments communs et de souligner certaines différences significatives. La nécessité d’isoler les mécanismes internes de fonctionnement pour tenter de les interpréter ne doit pas conduire non plus à la conception de partis tournant sur eux-mêmes sans subir d’influence externe. Autrement dit, l’autonomisation méthodologique des techniques de rétribution n’implique nullement que l’on soutienne la thèse d’une autonomie des partis. Elle permet simplement de dégager les mécanismes d’un fonctionnement relativement autonome par l’intermédiaire desquels s’exerce l’influence de facteurs externes et d’isoler un élément d’explication parmi d’autres.

Ce type de déclaration qui vient relativiser la portée d’un propos pourtant tenu jusqu’alors de manière assez péremptoire – et c’est le moins qu’on puisse dire dans le cas de cet article – revient tout à fait fréquemment en sociologie. Invoquant différentes raisons qu’il range dans la catégorie des contraintes méthodologiques, l’auteur en vient comme à s’excuser d’avoir pensé. Pour prendre une figure triviale mais parlante, il faut comprendre qu’en l’occurrence, Daniel Gaxie reconnaît avoir poussé le bouchon un peu loin en réduisant le parti de masse à une organisation fondée sur un système de rétributions qui fonctionne d’autant mieux que la référence à une idéologie vient l’occulter. Toutefois, cela était nécessaire pour mieux mettre en évidence le système en question.

L’erreur serait de lire la déclaration avec dépit : à quoi bon avoir tenu 32 pages pour découvrir qu’il faut relativiser ce qui a été révélé ? En fait, comme n’importe quel scientifique qui n’est pas en mesure d’administrer de preuve, le sociologue se doit de préciser la portée de son analyse. Daniel Gaxie propose un principe de lecture des partis de masse ; il pense que ce principe est pertinent du fait qu’il permet d’expliquer de nombreux aspects du fonctionnement de ce type de parti, mais il tient à rappeler qu’un parti n’est pas que l’organisation qu’il a voulu pointer. La recherche reste ouverte ; l’auteur et le lecteur sont invités à penser ce qui vient d’être dit.

Parce qu’elle s’avère bien plus subtile que l’analyse extraordinairement féconde mais somme toute assez grossière de Robert Michels qui réduisait les rapports humains dans un parti à la domination bien acceptée des « chefs » sur les « masses », l’analyse de Daniel Gaxie est tout à fait enrichissante. Il faut toutefois regretter qu’à l’instar de son illustre devancier, l’auteur produise une analyse désincarnée puisqu’il ne désigne nulle part le ou les partis sur l’étude desquels il s’est basé alors que son « suivez mon regard » désigne définitivement la Gauche. Je m’autoriserai donc à compléter un peu son propos en rappelant un épisode de la vie politique française qui aura sans doute alimenté sa réflexion.

Lorsque François Mitterrand est désigné Premier secrétaire du tout nouveau Parti socialiste au terme du congrès de « l’unité des socialistes » qui se tient à Epinay-sur-Seine en juin 1971, c’est en prétendant mettre un programme électoral plutôt qu’un débat d’idées au principe de l’alliance avec le Parti communiste ; pour remporter les élections législatives, le pragmatisme impose d’arrêter de se confronter à des questions aporétiques : « le dialogue idéologique, il tend à résoudre quoi d’ici 1973 ? », pose-t-il crûment dans son discours, ne voyant pas – ou prétendant ne pas voir, pour mieux couper court (Moreau, 2000) – comment il serait possible de résoudre d’ici cette échéance « le problème de deux philosophies, de deux modes de pensée, de deux modes de conception de l’homme dans la Société ». Dès lors, il convient de négocier un accord sur une base plus réaliste, ce qui débouchera sur le Programme commun en juin 1972. Une intéressante illustration de la hiérarchie des priorités dans un parti de masse telle que Daniel Gaxie a voulu la pointer ?


1 Les données détaillées publiées à l’époque par le Parti socialiste ont disparu de son site, mais elles se trouvent encore sur le site d’une de ses sections. Pour ceux qui seraient intéressés, je les conserve dans mes archives.

2 Robert Michels avait été membre du parti socialiste allemand avant de le quitter 1907. Au-delà du fait qu’il s’inscrivait dans un contexte radicalement différent de celui de Daniel Gaxie l’autorisant à adopter un ton bien plus polémique, la déception aura sans doute aiguisé son regard.


Pour en savoir plus

Chevènement J.-P. (2003), « Un récit inédit de Jean-Pierre Chevènement« , La Lettre, n°4, Institut François Mitterand.

Michels R. (1914), Les partis politiques, coll. Champs, Flammarion, 1971.

Moreau J. (2000), « Le congrès d’Epinay-sur-Seine du Parti Socialiste« , Vingtième Siècle, vol. 65, n°65, pp. 81-96.


La semaine prochaine, je commenterai…

Abraham Y.-M. (2007), « Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment on devient un ‘HEC’« , Revue française de sociologie, vol. 48, n°1, pp. 37-66.

Une Réponse

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  1. Nico said, on 29 juillet 2009 at 1:08

    Très intéressant et bien écrit! Mais qui ne risque pas de résoudre les problèmes actuels du PS😉


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