Une année d'articles sociologiques

Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment on devient un « HEC »

Posted in Education by yragael on 2 août 2009

Abraham Y.-M. (2007), « Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment on devient un ‘HEC’« , Revue française de sociologie, vol. 48, n°1, pp. 37-66.

La vocation du système scolaire serait d’offrir à chacun la possibilité d’accéder aux plus hautes positions sociales sur la seule base de son mérite académique, c’est-à-dire indépendamment de ses origines ethniques et sociales. Dans cet esprit, le concours apparaît comme le moyen par lequel la méritocratie s’assure qu’aucune tête ne dépasse plus qu’une autre, sauf par son volume. Hormis que « rien, ni dans l’expérience, ni dans la nature des choses ne peut donner la certitude que les qualités intellectuelles de l’adulte seront celles de l’homme fait », comme le précisait Balzac dans une critique du principe du concours, il est possible de s’interroger sur ce projet propre à entretenir chez les élites le sentiment qu’elles se sont faites toutes seules. Prenant pour exemple HEC, Pierre-Yves Abraham vient compléter les analyses de Pierre Bourdieu sur ce point en montrant combien les origines sociales continuent de peser sur les étudiants après leur sélection.

Si la vocation du sociologue est de produire un principe de lecture pour permettre de comprendre une situation sociale si complexe qu’elle apparaît obscure, il doit inévitablement procéder à certaines simplifications. En premier lieu, il peut chercher à ranger les faits dans des cases, des catégories qu’il définit en fonction de critères qu’il juge essentiels à son explication. En un mot, produire une typologie. Ici, Yves-Marie Abraham se livre à l’exercice pour rendre compte des trajectoires possibles des étudiants à HEC en fonction de deux de leurs caractéristiques : le capital social et le capital scolaire, théorisés par Pierre Bourdieu.

A cette aune, il ressort quatre types d’étudiants : les égarés, les héritiers, les reconvertis et les dévots. Sans rentrer dans le détail des observations de l’auteur – comme toujours, la lecture intégrale de l’article s’impose -, il faut retenir que ces catégories se distinguent par des modes d’adaptation divers à une vie sur le campus caractérisée par une désinvolture certaine envers l’enseignement :

  • Enfants de provinciaux valorisant la réussite scolaire, les égarés continuent de prendre les cours au sérieux. Ostracisés au titre de « polars », ils comprennent tardivement qu’il leur faut s’investir ailleurs, ce qu’ils font soit à l’extérieur de l’école en retournant de le giron de leur famille ou de l’université, soit en son sein, mais alors maladroitement.

  • Enfants de la bourgeoisie d’affaire parisienne, les héritiers savent d’avance ce qui est attendu d’eux : ils s’investissent avec aisance dans la vie du campus en squattant les positions de pouvoir dans les associations et les institutions estudiantines, ce qui en fait des « stars » reconnues.

  • Enfants de la bourgeoisie parisienne non marchande (médecins, ingénieurs, etc.), les reconvertis ne se reconnaissent finalement pas dans le projet de devenir des managers aux dents longues et s’investissent en dehors du campus, dans des activités humanitaires ou culturelles ainsi qu’à l’université.

  • Enfants de la bourgeoisie moyenne évoluant dans le commerce ou le privé, les dévots affirment haut et fort le projet de faire du business à l’instar des héritiers, mais ne disposant pas d’autant de ressources, ils se surinvestissent sans succès dans la vie du campus au détriment du peu de sérieux scolaire exigés d’eux, ce qui en fait des « kékés ».

Mais encore ne suffit-il pas de dresser une typologie, il faut en faire quelque chose. En l’occurrence, l’exposé de ces catégories d’expériences de la scolarité à HEC sert de point d’appui à Pierre-Yves Abraham pour mettre en évidence le processus par lequel l’école converti de bons élèves en futurs managers.

L’opération n’a rien d’évident. Au début de son article, l’auteur revient sur l’histoire d’HEC pour pointer la position ambiguë de cette école devant tout à la fois se faire reconnaître simultanément de l’université et de l’entreprise, le problème étant que « le ‘sérieux’ de l’un a toujours de fortes chances d’être le ‘frivole’ de l’autre ». La solution qui finalement dessinée au fil du temps consiste à sélectionner les étudiants en fonction de critères d’excellence académique, puis à les intégrer au monde de l’entreprise en mettant en oeuvre un véritable processus de conversion en douceur, l’idée étant que « ils [les étudiants] ne deviendront en somme de bons managers que dans la mesure où ils auront cessé d’être de bons étudiants ».

Dans la description très fine qu’il fait du processus de conversion, Pierre-Yves Abraham montre que ce dernier s’appuie deux dispositifs essentiels qui visent à « neutraliser le jeu scolaire », d’une part, et à « jouer au manager », d’autre part. Parce qu’ils y trouvent leur intérêt, les enseignants – dont l’auteur va jusqu’à décrire les logiques professionnelles – acceptent des étudiants un service minimum qui leur laisse le temps de s’investir dans cette vie du campus que l’école encourage particulièrement. Par ailleurs, les cours sont, dans leur fond comme dans leur forme, aux antipodes de ceux suivis en classes préparatoires, puisqu’il s’agit de s’initier de manière décontractée à tous les aspects du fonctionnement de l’entreprise par le biais d’études de cas.

La thèse de Pierre-Yves Abraham est que le processus de conversion est « au coeur de l’action pédagogique d’HEC » et qu’il s’avère d’autant plus efficace que les étudiants ne le perçoivent pas consciemment, les anciens pouvant aller jusqu’à estimer de bonne foi qu’ils n’ont pas fait grand-chose de leurs années passées à HEC. En fait, leur acculturation à l’entreprise s’est opérée malgré eux.

Comme l’auteur le pointe lui-même en conclusion, l’un des intérêts de ce travail est de rappeler que l’uniformité d’un groupe social n’est finalement qu’apparente. Alors même qu’ils paraissent sélectionnés en fonction des mêmes critères au terme d’un formatage à l’identique durant deux années de classes préparatoires, il s’avère que les étudiants de HEC ne forment qu’a priori une communauté de destin. Dans les faits, leur groupe est traversé de clivages qui se construisent sur la base de comportements réfléchis ou non, en grande partie déterminés par l’origine sociale et la trajectoire qui en découle : c’est parce que mes parents enseignants m’ont éduqué dans la religion de la méritocratie scolaire à Nantes où j’ai fait mes classes préparatoires que je vais me distinguer de mon voisin, auquel ses parents évoluant dans le monde des affaires parisien ont seriné que le diplôme est nécessaire mais non suffisant et qui est passé par des classes préparatoires parisiennes. C’est, pour le dire rapidement, le concept d’habitus développé par le sociologue Pierre Bourdieu et qu’emprunte l’auteur.

Puisqu’il s’avère que le destin professionnel des étudiants d’HEC tient finalement beaucoup à leurs origines sociales, certains pourraient trouver le constat assez désespérant : on ne pourrait jamais vraiment s’élever au-dessus de sa condition, étant toujours trop sous l’influence de ce fameux habitus dont ne pourrait nous débarrasser même l’une des meilleures savonnettes à vilains. Enfin, du moins devient-on un « HEC »…

Pour en venir aux mérites de cet article, je dirais que son mérite essentiel est de rendre intelligible l’expérience d’acteurs dans un système en se référant non seulement à ce que ces acteurs importent dans le système du fait de leur trajectoire sociale, mais aussi au fonctionnement de ce système clarifié en référence à sa construction. Finalement, c’est dire qu’acteurs et système sont porteurs d’histoires sur lesquelles il est impossible de faire l’impasse pour comprendre la situation qu’on se donne à décrypter.

Toutefois, un autre mérite tout aussi important à souligner est la clarté du texte et l’attrait de son thème : qui manquerait l’occasion d’en savoir plus sur nos élites, surtout si l’explication est rédigée dans une prose abordable ? L’attrait des références n’est certainement pas à négliger quand il s’agit de prendre contact avec une discipline…


Pour en savoir plus

Pour se renseigner sur l’habitus à la source, il est possible de se reporter à la définition qu’en donne Pierre Bourdieu à travers des extraits choisis par Bernard Dantier dans le cadre d’un recueil de textes. Ceux que la prose pourra très naturellement désarçonner pourront se référer à ce billet qui opère un décryptage (ne pas manquer les commentaires).

La semaine prochaine, je commenterai…

Guillemard A.-M. (2007), « Pourquoi l’âge est-il en France le premier facteur de discrimination dans l’emploi ?« , Retraite et société, n°51, pp. 11-25.

4 Réponses

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  1. Georges S said, on 7 août 2009 at 1:51

    L’idée selon laquelle « ils [les étudiants] ne deviendront en somme de bons managers que dans la mesure où ils auront cessé d’être de bons étudiants » me parait dépasser les limites du campus d’HEC: écoles d’ingénieurs par ex. Elle est en tout cas bien formulée.

    Et comment un bon etudiant en sociologie devient-il un bon sociologue?😉

    • Panda said, on 7 août 2009 at 3:16

      Bonne question, car avant de pouvoir se prétendre bon sociologue en dehors des murs de l’université, il faudrait déjà pouvoir se prétendre sociologue, donc être reconnu comme tel, ce qui n’est pas évident. La sociologue Odile Piriou s’est penchée sur la question en s’intéressant au parcours d’étudiants de sociologie devenus professionnels. Si vous disposez d’un accès à Cairn, vous pourrez lire l’entretien qu’elle accorde dans le numéro 14 de Sociologies pratiques à propos de son livre « La face cachée de la sociologie » :

      http://www.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2007-1-p-163.htm

      Moins proche de la source mais en accès libre, vous trouverez un compte-rendu de son livre ici :

      http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/40/21/75/PDF/piriou.pdf

      • Georges S said, on 10 août 2009 at 8:59

        Le compte-rendu semble plus axé sur l’usage de la sociologie ou les typologies de debouchés que la transition proprement dite entre le monde etudiant et la vie active. Interessant toutefois.

  2. […] En reprenant Yves-Marie Abraham, Dalmais établit un tableau de quatre cases pour classer les types d’élèves ingénieurs – en sachant qu’on peut aussi passer de l’un à l’autre ou faire partie de plusieurs cases à la fois. Il y a : […]


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