Une année d'articles sociologiques

Pourquoi l’âge est-il en France le premier facteur de discrimination dans l’emploi ?

Posted in Politiques publiques by yragael on 9 août 2009

Guillemard A.-M. (2007), « Pourquoi l’âge est-il en France le premier facteur de discrimination dans l’emploi ?« , Retraite et société, n°51, pp. 11-25.

Invités par l’article 11 de la loi portant réforme des retraites du 21 août 2003 à négocier sur l’emploi des seniors, les partenaires sociaux concluent leurs discussions par l’ANI du 13 octobre 2005 (Accord National Interprofessionnel) « relatif à l’emploi des seniors en vue de promouvoir leur maintien et leur retour à l’emploi », signé le 9 mars 2006 par toutes les organisations disposant d’une présomption irréfragable de représentativité, exception faite de la CGT et de la CGT-FO. Dans son plan national d’action concerté pour l’emploi des seniors du 6 juin 2006, le gouvernement reprend l’idée développée dans l’ANI d' »un contrat à durée déterminée d’une durée maximum de 18 mois, renouvelable une fois, pour les personnes de plus de 57 ans en recherche d’emploi depuis plus de 3 mois ou bénéficiaire d’une convention de reclassement personnalisé ». Ainsi conçu, le CDD senior entre en vigueur par décret le 28 août 2006. Dans l’esprit de ses promoteurs, ce nouveau contrat fait partie d’une panoplie d’outils qui doit permettre d’atteindre l’objectif du taux d’emploi des personnes âgées de 55 à 64 ans de 50 % en 2010 fixé par les membres de l’Union lors du Conseil européen de Stockholm des 23 et 24 mars 20011. Un an plus tard, le 22 octobre 2007, le ministre de l’emploi de la nouvelle majorité annonce que seulement 20 CDD seniors ont été signés, pour en conclure que l’Etat doit reprendre en main un dossier que les partenaires sociaux n’ont pas été capables de traiter. Mais qu’est-ce qui bloque au juste en matière d’emploi des seniors ? Pour Anne-Marie Guillemard, l’explication est à rechercher dans l’effet pervers des politiques publiques ciblant des catégories d’âge.

Tout d’abord, poser le problème. Dans son propos liminaire, Anne-Marie Guillemard rappelle que l’Observatoire des discriminations a établi en novembre 2006 que l’âge était la première cause de discrimination à l’embauche. Démonstration d’une situation révélée depuis longtemps par les statistiques, puisque le taux d’emploi des 55-64 ans2 en France est l’un des plus faible de l’Union depuis dix ans ; en 2005, il atteint 38 %. L’auteur pourrait s’en tenir là, non sans avoir légèrement sondé les stéréotypes, histoire de montrer qu’elle a tout de même fait parler le terrain : ainsi, le vieux salarié serait écarté parce que son âge le condamne au misonéisme, tout comme la jeune femme que son sexe fait inévitablement « impure chaque mois, grosse chaque année »3.

Que nenni, sociologue qui connaît son ouvrage sait interroger les stéréotypes pour révéler les processus sociaux qui les produisent. En l’occurrence, tout le propos d’Anne-Marie Guillemard est de pointer le rôle des politiques publiques qui, au nom de la préservation de l’emploi conçu comme une ressource inextensible, ont ciblé des catégories d’âge depuis les années 70.

« On oublie trop souvent qu’en abaissant l’âge effectif de sortie du marché du travail, on élève simultanément l’âge social de la génération cadette », explique l’auteur : en facilitant les départs à la retraite toujours plus précoces pour faire place aux jeunes, le partage du travail aura eu cet effet pervers de faire vieillir les salariés dans l’esprit des employeurs.

Concrètement, faire baisser l’âge de départ en retraite ne pouvait que conduire l’employeur à voir un candidat potentiel à la sortie dans un salarié toujours plus jeune. Prenons un exemple qu’Anne-Marie Guillemard ne cite pas, mais qui se révélera très parlant. Avec la généralisation de la retraite à 60 ans en 1982, ce n’est plus à 60 ans que les salariés se sont trouvés à 5 ans de la retraite, mais à 55 ans. Comment l’employeur a-t-il fait face à cette situation ? Recevant de l’Etat le message qu’un salarié était « vieux » dès cet âge et se voyant par ailleurs mis sous la pression de salariés souhaitant profiter de la mesure parce qu’usés par le travail, l’employer a fait le choix somme toute rationnel de limiter l’investissement dans la formation et dans la pénibilité4 dès 55 ans, entretenant forcément l’usure des salariés à partir de cet âge et venant du même coup justifier qu’ils partent à la retraite dès 60 ans. S’enclenche donc ce qu’Anne-Marie Guillemard qualifie de « spirale de fragilisation de la seconde partie de carrière ».

Ainsi, « l’âge s’est mué progressivement en un critère légal pour dispenser d’emploi. La norme pour le salarié âgé n’est plus l’emploi mais l’accès à des transferts sociaux ». Et l’auteur de parler d’une « culture de la sortie précoce » pour faire sentir combien les politiques publiques basées sur l’âge ont engendré une représentation du salarié âgé comme inapte au travail solidement ancrée dans les esprits5.

« Au lieu de préserver l’autonomie des personnes auxquelles elles étaient destinées, elles [les politiques publiques basées sur l’âge] ont souvent construit socialement leur dépendance ». En l’occurrence, les politiques publiques visant à faire du salarié usé un joyeux retraité ont déprécié la valeur des salariés âgés sur le marché du travail. En prolongeant ce propos, on comprend que les politiques publiques qui visent à lutter contre la discrimination par l’âge sont condamnées à l’inefficacité dès lors qu’elles restent basées sur l’âge. En effet, un dispositif tel que le CDD senior que j’évoquais en introduction ne vient que renforcer la croyance déjà bien ancrée que le salarié âgé n’est pas employable, car le message reçu par les employeurs est qu’il faut au moins disposer de l’aide de l’Etat pour accepter de le recruter.

Alors, faudrait-il ne pas tenir compte de l’âge pour déterminer le départ en retraite ? Le problème n’est pas là :

C’est parce que la France a poussé à leurs limites les réponses en termes de mesures d’âge et de gestion sociale du chômage que l’âge est le facteur premier de discrimination sociale. […] Ce n’est donc pas l’usage même de catégories d’âges dans les politiques publiques que nous mettons en cause, mais leur inflation galopante et leur utilisation exclusive et outrancière qui, à terme, se révèlent dommageables.

Pour argumenter, Anne-Marie Guillemard doit inévitablement avancer des propositions qu’elle va chercher, dans le cadre d’une démarche comparative, dans les pays où une « culture du droit au travail à tout âge » se substitue à notre « culture de la sortie précoce ». Il convient donc évidemment de tenir compte de l’âge, mais ce n’est plus pour poser une limite à la vie professionnelle ; c’est pour offrir l’accès à une formation tout au long de la vie qui permet de lutter contre le désintérêt pour le travail et l’enfermement dans des profils sans intérêt pour les recruteurs, et aussi pour aménager le travail à des conditions physiques qui vont en se détériorant. La gestion des âges doit quelque part se fondre dans la gestion des trajectoires professionnelles ; à la limite, il ne doit plus être question de l’âge tant le vieillissement doit être géré en continu et non par à-coups. Les employeurs doivent rechercher des compétences avant de rechercher des « jeunes » – pensons au jeunisme pratiqué sur le marché de l’emploi informatique.

J’en resterai là pour aujourd’hui. Que penser de cet article ?

L’enfer est pavé de bonnes intentions, mais c’est une chose de le savoir et c’en est une autre de le démontrer, surtout quand il faut pour cela mettre au jour un système qui s’est autonomisé de sa cause première en engendrant par ses effets la croyance sociale qui désormais l’alimente – personne n’a plus besoin que l’Etat en rajoute pour se convaincre qu’un salarié âgé n’est bon qu’à la retraite. L’intérêt de cet article est d’illustrer comment la sociologie des politiques publiques permet de dénouer ce type de paradoxe dont la prise de conscience passe par la pratique de la comparaison internationale. Celui qui ne sort pas de chez lui a effectivement peu de chance d’appréhender son espace social autrement que sur le mode de l’évidence. Dans le cas des politiques publiques basées sur l’âge, de comprendre que l’âge au travail est une construction sociale, car on est n’est pas un « vieux » salarié au même âge biologique partout.

Enfin, il faut préciser qu’en se concentrant sur la question de l’emploi des « seniors » dans le contexte français, ce commentaire ne se saisit que de l’un des aspects de la question de la discrimination par l’âge abordée qu’Anne-Marie Guillemard traite plus généralement dans son article. Le lecteur qu’on espère dorénavant alléché doit savoir que l’auteur intègre dans son explication cette autre spécificité du marché de l’emploi en France que constitue l’exclusion des plus jeunes, et qu’elle opère par ailleurs une comparaison entre la France et d’autres pays. Bonne lecture !


1 En fait, les partenaires sociaux précisent dans l’ANI qu’ils veulent permettre au senior de « d’acquérir, par son activité, des droits supplémentaires en vue de la liquidation de sa retraite à taux plein ». La visée d’une sortie du marché de l’emploi n’est pas reprise dans le plan du gouvernement qui parle de « promouvoir leur maintien et leur retour à l’emploi ».

2 Il faut préciser, car l’auteur ne le fait pas : « le taux d’emploi des travailleurs âgés, ou ‘seniors’, mesure le taux d’emploi des personnes occupées entre 55 et 64 ans, en pourcentage de la population totale du même âge. » Pour mieux comprendre ce que cette définition implique – sur ce blog, nous avons appris avec Michel Gollac qu’il convient d’interroger les statistiques -, il est possible de se référer aux explications de ce rapport sur « le suivi de la situation française au regard des indicateurs de la stratégie de Lisbonne ». Ici, les auteurs précisent que « la population occupée comprend les personnes qui, durant la semaine de référence et pendant une heure au moins, ont accompli un travail pour une rémunération ou un profit ou qui, n’ayant pas travaillé, avaient néanmoins un emploi dont elles étaient temporairement absentes. Le taux d’emploi ne doit pas être confondu avec le taux d’activité. » Par ailleurs, ils pointent que le taux d’emploi des 55-64 ans agrège des situations très diverses : celles des femmes et des hommes, car les premières sont plus susceptibles de travailler à temps partiel que les seconds ; celles des 55-59 ans et des 60-64 ans, car l’âge légal de départ en retraite induit une rupture évidente. Il importe donc de lire chaque taux d’emploi dans son contexte national pour comparer les situations des pays de l’Union.

3 Extraite du roman « Les rois maudits », la formule est prêtée par Maurice Druon au connétable Gaucher de Châtillon disqualifiant les droits de la première fille de feu Louis X à monter sur le trône, quitte à changer de dynastie. Pour la fine bouche : « la France est trop noble royaume pour tomber en quenouille »… et par la même occasion, dans l’escarcelle bourguignonne. Durant l’été, ce blog ne s’interdit pas les interludes à prétention culturelle.

4 Imposées par la loi Fillon au même titre que celles portant sur l’emploi des seniors, les négociations sur la pénibilité entamées concomitamment le 11 février 2005 se sont terminées sur un constat d’échec le 16 juillet 2008.

5 Si Anne-Marie Guillemard n’y fait pas référence, c’est bien le concept sociologique de la prophétie auto-réalisatrice de Robert Merton qui vient à l’esprit (Merton, 1948) : une assertion fausse sur la réalité engendre des actions dont l’effet va finalement la rendre vérifiable. Classiquement, qui prétend que la banque va faire faillite risque d’affoler assez de clients pour que ces derniers se précipitent pour retirer leurs fonds, forçant de fait la banque à mettre la clé sous la porte.


Pour en savoir plus

Une synthétique histoire des retraites permet de se repérer dans ce très vaste sujet.


La semaine prochaine, je commenterai…

Boussard V., Loriol M., Caroly S. (2007), « Une féminisation sur fond de segmentation professionnelle genrée : le cas des policières en commissariat« , Sociologies pratiques, n°14, pp. 75-88.

Une Réponse

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  1. Georges S said, on 11 août 2009 at 3:32

    La synthese sur les retraites est tres interessante.


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