Une année d'articles sociologiques

Entre les vivants et les morts : les pompes funèbres aux portes du marché

Posted in Marché by yragael on 24 août 2009

Trompette P., Boissin O. (2000), « Entre les vivants et les morts : les pompes funèbres aux portes du marché« , Sociologie du travail, vol. 42, n°3, pp. 483-504.

Comment se constitue un marché au sens classique du système organisé de mise en relation d’une offre et d’une demande ne se connaissant ni d’Eve ni d’Adam pour échanger un bien ou un service contre de l’argent ? Sachant les efforts déployés par les spécialistes du marketing pour susciter de nouveaux « besoins » que les produits qu’ils doivent écouler viennent comme par hasard satisfaire, on se doute déjà que l’offre et la demande ne sont pas les fruits d’une génération spontanée. Mais avant même de parler de besoins créés de toutes pièces, il en est de tout naturels. La question qui se pose alors est celle du processus par lequel la satisfaction de ces besoins va finalement être assurée dans le cadre d’une relation marchande à l’exception de tout autre, comme par exemple celui des solidarités familiales – on parlera de marchandisation. Dans cet article, Pascale Trompette et Olivier Boissin cherchent à nous éclairer sur ce qui se joue dans ce moment en prenant comme point de départ l’ouverture officielle à la concurrence du funéraire, ou quand il devient nécessaire de parler du prix à payer pour faire disparaître nos cadavres.

Je précise d’emblée que l’article n’est pas rédigé sans un humour qui détonne avec le sérieux adopté par les sociologues dans leurs publications. L’audace paie, d’ailleurs : loin de s’interpréter comme le moyen d’afficher une distance partisane à l’objet, l’humour semble témoigner de la liberté de ton qu’une grande familiarité avec l’objet autorise, et l’article n’en est finalement que plus agréable à lire. Que le lecteur n’hésite donc pas.

Le rideau se lève élégamment sur un dîner débat organisé en 1999 entre entrepreneurs du funéraire s’alarmant de la prolifération de leur espèce depuis la fin officielle du monopole. En 1993, la loi Sueur a abrogé les dispositions octroyant depuis près de cent ans la responsabilité d’organiser la gestion des pompes funèbres aux communes pour s’en charger elles-mêmes, la déléguer à un concessionnaire exclusif ou l’abandonner au jeu de la concurrence. Par cette précision, les auteurs mettent en évidence la complexité d’une situation antérieure qui justifie qu’on y revienne pour mieux comprendre ce qui a changé : monopole sur quoi, exactement ?

En fait, une réglementation imprécise aidant, la concurrence est déjà plus ou moins établie dès le départ entre concessionnaire et agence de funérailles, le second disputant le mort au premier pour ne lui commander que le minimum imposé par le monopole et rajouter à cela ses propres prestations. Toutefois, ce petit jeu est mis à mal dans les années 70, quand les hôpitaux débordés par l’afflux de morts urbains se dotent de chambres funéraires dans lesquelles les concessionnaires majoritaires en ville investissent : « il ne reste plus ensuite aux pompes funèbres qu’à précéder la famille pour passer de la chambre funéraire à l’agence de funérailles ». Pratique, mais qui traduit bien une posture qui va devoir changer : « Pendant longtemps, on a pensé que client, c’était le défunt », dixit un professionnel, ce qui permet de comprendre que ce qui caractérise avant tout l’époque c’est qu' »on ne cherche pas à convaincre mais à canaliser, pas à séduire mais à capter« .

La fin du monopole incite enfin à attirer le client et la profession connaît des bouleversements multiples. Pour les acteurs, c’est d’abord remettre en cause la division du travail, le marbrier voulant se faire croque-mort, et inversement. Et une fois que « la structure de coopération s’est ainsi métamorphosée en structure d’affrontement », c’est se mettre à penser une « relation de service » pour se différencier (assurer un choix au client, une rapidité d’intervention, une qualité de service) en mobilisant pour cela des spécialistes – acte de naissance du marketing funéraire – et en sensibilisant les troupes à la nécessité d’agir en commercial sur le terrain. Enfin, signe de la conversion commerciale entre tous, c’est étendre la clientèle pour résister à la concurrence devenue pléthorique qui se dispute un nombre limité de morts, en proposant de nouvelles prestations dont la plus emblématique est l’assurance décès. Ainsi, « au final, même le mort a acquis le statut de consommateur ».

Le marché ne bascule par pour autant dans l’affichage tapageur des avantages comparatifs des compétiteurs en lice. Il y a là des résistances que les auteurs trouvent assez intéressantes pour consacrer la seconde partie de leur article à les sonder. Et pour cause, ne fournissent-elles pas l’occasion de compléter en creux l’analyse de ce fameux processus de marchandisation ?

Il faut retenir cette stratégie d’investigation, essentielle en sociologie : lorsqu’il s’agit de mettre au jour un processus, les cas particuliers sur lesquels le processus qui semble se dessiner en généralité achoppe ne doivent pas être considérés avec dépit comme des contre-exemples ; au contraire, ils doivent être pris avec enthousiasme comme des indices permettant d’affiner la description du processus parce qu’ils renseignent sur les conditions qui doivent être réunies pour que le processus vraiment recherché se déroule. Ainsi, je peux penser qu’il suffit d’habiter dans mon quartier pour réussir au Bac puisque c’est le cas général, jusqu’à ce que je me confronte au cas d’une personne qui s’y est installée récemment et qui échoue : si je veux maintenir que tout le monde peut réussir au Bac s’il est de mon quartier, c’est alors qu' »être de mon quartier » ne se réduit pas à une simple question de domiciliation. Il faudra creuser le cas qui introduit fort à propos la comparaison pour découvrir les caractéristiques des habitants de mon quartier qui déterminent réellement leur réussite au Bac. Le sociologue est sur ce point comme un sculpteur : il taille en plein et en creux.

Ici, c’est un « tabou marchand » sur lequel le processus décrit plus tôt vient achopper :

N’est-on pas quelque peu dérangé par l’apparition d’enseignes telles que « Funerama » ou « Funespace » ? Amusé par le concept « d’assistance après décès » ? Certainement encore peu disposé à commander le menu d’un repas familial juste après avoir choisi le cercueil d’un parent décédé ?

Les entrepreneurs en tiennent compte en déployant des stratégies d’affichage discrètes : s’insérer dans des réseaux sans chercher plus qu’à être identifié comme l’homme de la situation ; tempérer la publicité pour « suggérer sans dire, afficher sans ostentation, marquer sans intensité » ; ne pas exposer la mort en vitrine – on n’y voit pas de cercueil grandeur nature. Et surtout : pratiquer une totale discrétion sur le prix. Et les auteurs de pointer le paradoxe d’une profession qui vit et développe la marchandisation sans pouvoir s’en réclamer ouvertement. Comment l’expliquer ?

A ce point, les auteurs mobilisent un argument anthropologique : organiser des obsèques alimente la peur de notre propre mort. Les biens échangés sur le marché funéraire sont chargés de sens, ce sont des « biens symboliques » dont la marchandisation apparaît incongrue. Dès lors, il n’est pas possible de les traiter comme n’importe quelle marchandise, il faut « mettre les formes » pour les échanger.

Du moins pour l’instant encore, car certains font tout de même preuve d’audace en la matière, en premier lieu Leclerc qui réussit étonnamment dans le discount. Il faut voir l’oeuvre d’un autre processus, celui de l’éducation du client devenu consommateur qui parvient à faire la part des choses entre deux aspects jusqu’à indissociés de la prestation : le respect dû au défunt et l’acte d’achat. Une autre étape est en passe d’être franchie…

Ainsi, l’analyse du « tabou marchand » tend à démonter que le processus de marchandisation n’est pas une simple opération de conversion à la logique commerciale des entrepreneurs. Il s’accompagne et il est accompagné par d’autres processus qui se déroulent sur un plan plus symbolique et qui n’ont pas encore abouti : la désacralisation de la mort mise à distance, l’éducation du consommateur.

Que penser de tout cela ? Ramassant leur propos au début de leur article, les auteurs écrivent :

Inscrire l’activité funéraire dans une économie marchande suppose une mise en forme pratique et symbolique qui permette de la produire comme objet de consommation. […] Faire entrer les obsèques dans le monde marchand passe, entre autres, par une rupture avec les formes de solidarités sociales dans lesquelles avait cours la prise en charge du mort et l’organisation des funérailles. À celles-ci se substitue un service, c’est-à-dire une prestation assurée par des professionnels et « réencastrée » dans l’économie marchande.

J’aurais l’occasion de revenir en détail sur le concept d’encastrement en abordant des articles plus théoriques. Pour l’instant, le lecteur devra se satisfaire d’une précision très générale pour saisir ce qui se joue ici – des références lui permettront d’approfondir lui-même. Comme n’omettent pas de le mentionner les auteurs, le concept est emprunté à Karl Polanyi qui l’a décrit comme le projet utopique consistant à autonomiser l’économie sur la société en considérant que tout échange gagne à être transféré sur un marché dérégulé. A l’échelle d’un bien ou d’un service, désencastrer revient donc à sortir ce bien ou ce service de son circuit restreint d’échange traditionnel pour le rendre accessible à quiconque pourvu qu’il puisse avancer l’argent pour le payer.

Pour Pascale Trompette et Olivier Boissin, c’est ce qui se joue dans la marchandisation du funéraire. Pour que chacun en vienne à régler des obsèques chez un croque-mort qu’il se permet par ailleurs de choisir, il a fallu que la prise en charge physique du cadavre par la famille perde toute sa signification. Par la suite, cette prise en charge a conservé du sens, mais désormais subordonné à des considérations économiques.


Pour en savoir plus

Pour réinjecter un peu d’humanité dans cette description du processus de marchandisation, on lira un article en accès libre de Pascale Trompette et de Sandrine Caroly sur les peurs des professionnels du funéraire : « En aparté avec les morts… Peur, larmes et rire au travail : les métiers du funéraire« .

Pour mieux cerner le concept d’encastrement, on peut lire l’introduction rédigée par Fred Block pour La Grande Transformation. Noter que la Revue du MAUSS a consacré un numéro à Karl Polanyi en 2007 : « Avec Karl Polanyi, contre la société du tout-marchand« .


La semaine prochaine, je commenterai…

Bonnet F. (2008), « Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière« , Revue française de sociologie, vol. 49, n° 2, pp. 331-350.

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