Une année d'articles sociologiques

Lettre pandane

Posted in Interludes by yragael on 15 octobre 2009

Mon cher Usbek,

Je devais ce matin me rendre de l’hôtel où je loge jusqu’à un lieu lointain, le palais où le chef des troglodytes devait présenter ses voeux pour la nouvelle année, cérémonie à laquelle j’avais été convié en tant qu’ambassadeur de notre prince, ainsi que tous les ambassadeurs dépêchés ici. Comme la perspective d’entendre pérorer le seigneur d’une pétaudière m’ennuyait assez, j’ai pris quelques temps pour m’extirper de mon lit, et me suis de ce fait trouvé assez en retard pour en être réduit à ne pas pouvoir héler de taxi, mais à devoir prendre le métro.

Qu’est-ce donc que le métro diras-tu ? Figure-toi une sorte de grande cave à laquelle on accède par un escalier creusé dans le sol, sur lequel n’est bâti aucune maison. Il n’y a pas même de porte pour protéger l’accès, ce que tu jugeras comme moi bien sot dans une contrée où il pleut tellement : évidemment, les eaux ruissellent, gèlent si le temps s’y prête, si bien que la marche peut devenir risquée. L’escalier est fort large ; dix troglodytes peuvent facilement en occuper la largeur côte à côte. Qu’on descende ou qu’on monte, l’usage veut qu’on se tienne du côté droit, mais les troglodytes sont si peu vertueux depuis qu’ils se sont donnés un chef1 que les architectes de l’endroit ont séparé l’escalier par une rambarde pour diviser les usagers2 en deux camps : d’une part ceux qui montent, et d’une part ceux qui descendent. Malgré cela, l’usage n’est pas toujours respecté, et il faut qu’une certaine foule se presse pour qu’il le soit strictement, sans doute par un phénomène d’imitation.

Parlant d’escalier, j’en ai un autre à te décrire, mécanique celui là et qui ne sert qu’à sortir. Dans la station que j’ai visitée, il est fort étroit : deux troglodytes y occupent facilement la largeur. Il faut te représenter un escalier dont chaque marche apparaîtrait progressivement en bas et disparaîtrait progressivement en haut, sachant qu’elle est toujours mue par un mouvement de translation qui te fait donc grimper sans effort pour peu que tu restes posé dessus. Pour assurer ton équilibre, tu peux tenir une sorte de courroie qui circule à la vitesse de la marche sur la rampe, mais bien peu de troglodytes le font, habitués qu’ils sont à cette locomotion pourtant déroutante car on ne la contrôle pas. L’usage qui a cours consiste à te tenir sur la droite, immobile sur ta marche si tu ne veux point grimper l’escalier en même temps qu’il te fait grimper pour accélérer ton ascension, et à te tenir à gauche autrement. Dans les faits, j’ai encore constaté que les troglodytes sont peu respectueux ; ainsi, un couple était devant moi, la femelle à côté du mâle, et ils péroraient sans tenir compte d’un troglodyte plutôt pressé qui avait du cesser sa progression à mon niveau. Pour finir, le dernier troglodyte n’y tenant plus, il s’est excusé verbalement – il a dit « pardon », mais de quoi, c’est étrange – et la femelle a bien daigné se déplacer sur le côté droit pour lui ouvrir la voie. Ce ne sont pas que les couples qui sont en question, car j’ai observé que les troglodytes qui transportent des sacs volumineux ont aussi fort peu tendance à réaliser qu’ils bouchent l’espace sur la gauche.

Cette fois, le troglodyte pressé ne dit rien, et soit il se faufile, soit il bouscule le sac que son propriétaire fait alors mine de réaliser qu’il gêne.

Mais assez des entrées et des sorties, je vais maintenant te raconter ce que tu trouves en bas des marches quand tu t’aventures dans le métro. Tu débouches d’abord sur une salle intermédiaire munie de barrières et de portes qui t’interdisent d’aller plus loin. Dépourvues de poignée, les portes ne peuvent s’ouvrir que sous la pression qu’il faut exercer dans un certain sens, ce qui est le privilège de ceux qui sortent. Quant à ceux qui rentrent, comme moi, il leur faut passer une barrière, et pour cela être muni d’un ticket dont que tu insères dans le dispositif et que tu récupères après qu’il a été automatiquement validé3, ce qui fait basculer la barrière et libère le passage. Il semble que l’existence d’une barrière à hauteur de taille ne suffise pas à limiter la resquille, aussi une porte se trouve-t-elle immédiatement après, que tu ne peux pousser qu’après avoir franchi la barrière de la manière que je viens de te décrire. Bah ! Cela n’empêche pas les troglodytes de resquiller tout de même, et l’un d’entre eux, jugeant sans doute que j’avais bonne mine, m’a demandé de le laisser passer avec moi, et je crois que ç’aurait été un scandale si je lui avais refusé, tant tu sais que dans ce pays on tient à sa liberté et que celle-ci se définit comme la capacité de résistance au contrôle que l’Etat veut exercer sur les troglodytes par le moyen de son administration. Cela, sous les yeux indifférents d’un troglodyte logé dans un guichet vitré, qui doit sans doute être proposé à la vente – mais on peut dorénavant acheter son ticket à une borne – et aux renseignements – mais des plans sont affichés un peu partout dans le métro, et pour ce qui est de renseigner les étrangers, j’ai noté que le troglodyte ne parlait que dans sa langue -, dont je n’ai de ce fait pas très bien compris le rôle.

Passé la barrière, on accède par un autre escalier à une cave voûtée qui est tout en longueur. En fait, il s’agit d’un quai où on attend le train qui doit te conduire de stations en stations jusqu’à ta destination. Tu l’as compris, la grande merveille, c’est que le métro est un train, mais qui circule sous terre via un vaste réseau de tunnels interconnectés entre eux pour mailler tout Paris. Les métros sont tout à fait fréquents – je n’ai attendu le mien que cinq minutes – mais les quais ont été aménagés de telle sorte qu’on puisse patienter longuement.

D’abord, on trouve ainsi des sièges et ce qui m’a pris un certain temps à identifier comme des reposoirs. Les sièges sont peu agréables, et un reposoir est comme une barrière sur laquelle on prend appui pour rester longtemps debout ; tout cela me semble avoir été conçu pour éviter que des troglodytes avinés ne trouvent l’endroit assez confortable à leur goût pour y installer leur couche, mais je verse peut-être trop dans une interprétation par la fonction ici, car on pourrait tout autant y voir l’effet pervers d’interactions entre une administration économe et un architecte en mal de distinction.

Toujours pour te permettre de patienter, tu trouves des distributeurs de boissons et de produits conditionnés que je trouve être en eux-mêmes tout un symbole. En effet, il faut voir comme ils ont été conçus pour résister aux assauts les plus violents, ce qui démontre bien que l’administration ne se fait guère d’illusion sur la civilité des troglodytes, lesquels se trouvent peut-être en retour encouragés à manifester plus ouvertement l’incivilité qu’on leur reproche puisque leur environnement peut si bien résister à l’expression de leurs pulsions. Or, à bien y songer, on observe partout dans le métro les signes de cette lutte qui oppose sourdement une administration qui résisterait aux usagers qui en viseraient la destruction. Je t’ai déjà parlé des rambarde qui divisent les escaliers, mais j’aurais aussi pu te parler des écrans de télévision qui diffusent des informations auxquels tu pourrais te suspendre et jeter des pierres sans qu’ils bougent, de l’épaisseur à toute épreuve de la vitre qui te sépare du troglodyte au guichet, de la compacité des bornes et de la résistance de leurs boutons, des caméras qui surveillent tes déplacements dans la station, de la solidité du tissus dont sont revêtus les sièges des wagons, etc. Tout cela n’est sans doute pas sans lien avec l’idée que les troglodytes se font de leur liberté, dont je t’ai entretenu plus tôt.

Les usagers utilisent les quais diversement. A leur pas bien décidé qu’ils suspendent presque brusquement, on devine que certains savent qu’ils devront s’orienter vers un escalier qui se trouvera au niveau de tel wagon une fois parvenu à destination ; ils se rendent donc incontinent à cet endroit pour réduire leur déplacement. D’autres semblent plus guidés par le souci d’éviter la presse, et ils remontent donc le quai jusqu’à trouver un endroit où ils ne seront plus gênés par la densité de la population. Enfin, j’en ai vu qui faisaient les cent pas, mais ils sont tout de même bien rares : généralement, le troglodyte se fixe à un endroit pour attendre, et il ne se déplace guère que pour tenter d’apercevoir le train comme s’il pouvait ainsi en accélérer le mouvement.

L’occasion m’a été donnée de contempler un phénomène curieux. Un groupe de troglodytes s’était visiblement scindés en deux, une partie se plaçant sur le quai d’en face, une autre sur le mien. Ceux d’en face avaient visiblement envie de continuer une conversation entamée avant leur séparation, et ils essayaient d’attirer l’attention des autres en haussant la voix, ce qui semblait assez gêner les autres, comme si la voie ferrée devait constituer un fossé tant symbolique que matériel entre troglodytes qui refuseraient d’accepter l’état d’être en attente : une fois qu’on se trouve sur le quai, on se considère déjà en route vers un autre monde.

Au moment où le train arrivait dans un grand vacarme, les troglodytes qui se trouvaient trop près du bord se sont retirés derrière une bande qui court le long de ce dernier, et qui présente un relief que je pense être conçu pour prévenir par le toucher plantaire les aveugles qu’il ne faut pas aller au-delà au risque de verser sur la voie. J’ai trouvé cela assez intriguant, car hormis ce système, je n’en ai observé aucun autre durant mon voyage pour assister les aveugles dans leur déplacement. Dois-je en déduire qu’on les considère comme une population encombrante dont il faut se méfier des risques qu’elle représente pour elle-même plutôt que de rechercher à vivre avec plus harmonieusement ? J’imagine l’horreur pour le troglodyte qui conduit un train si jamais il roule sur un de ses semblables tombé sur la voie par accident. Sur ce point, il paraît d’ailleurs que les suicides sont assez fréquents, mais que les chiffres ne sont pas communiqués pour prévenir les incitations. On installe d’ailleurs des systèmes de portes coulissantes pour les prévenir, je crois, mais loin de monter jusqu’au plafond, elles s’arrêtent à hauteur d’homme ; l’avenir dira si elles remplissent bien leur fonction…

J’en aurais terminé avec la description du quai quand je t’aurais dit qu’on trouve de grandes affiches publicitaires à contempler sur tout son long, ce qui n’est sans doute pas une mauvaise idée car les troglodytes cherchant toujours à éviter le regard d’autrui, ils peuvent se donner l’air de fixer quelque chose qui semble présenter plus d’intérêt que leurs pieds si ils ne se sont pas munis d’une lecture quelconque.

J’ai d’ailleurs fait une amusante expérience en fixant d’un regard bienveillant l’un d’entre eux sur le quai opposé. Que crois-tu qu’il a fait ? Il s’est renfrogné et a détourné son regard dans une direction où il serait certain de ne point croiser celui d’autrui. La même chose s’est produite dans le wagon, ce qui me fait dire que le métro met vraiment en scène les troglodytes tels qu’ils sont : ils forment un troupeau de chats, et c’est tout.

Ton ami, Panda.


1 J’espère que sur ce point, tu as bien retenu ma leçon.

2 Le terme est indigène. Sache que le métro est géré par l’administration. C’est donc un « service public », et ceux qui y recourent sont des « usagers » et non des « clients », même si dans les faits rien ne vient apporter de distinction, car on paie pareillement. Dans la pratique, je crois qu’être convaincu d’être un « usager » te dispense de trop penser comme un « client », surtout quand les troglodytes du « service public » font la grève « pour la qualité service public », ce qui est assez fréquent.

3 Il parait qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois, c’était un troglodyte préposé à cette tâche qui estampillait le ticket et non une mécanique – il répondait au titre « poinssoneurdélila », mais mon orthographe est sans doute plus qu’approximative. La mécanisation a depuis gagné d’autres métiers de l’administration du métro. Ainsi, le ticket peut être acheté à une borne, et il est depuis peu en passe d’être remplacé par une carte personnelle qu’on recharge, ce qui devrait interdire tout retour en arrière dans le processus de mécanisation par le jeu toujours très curieux de la justification autoréférentielle : d’une part, la substitution d’une carte au ticket permet de justifier l’existence de la borne car il n’est pas possible de recharger la carte sans cette dernière, d’autre part, les troglodytes trouveraient tout à fait dégradant de gagner leur vie en accomplissant un travail qu’une borne peut effectuer dorénavant, ce qui en justifie encore une fois l’existence.

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