Une année d'articles sociologiques

La sociologie du genre : une sociologie genre sociologie, pas plus…

Posted in Travail by Panda Sociologue on 28 novembre 2018

Cela fait maintenant des années que je n’ai plus publié sur ce blog. Pour autant, je ne me suis pas désintéressé de la sociologie, loin s’en faut. En fait, elle est cœur de ma pratique professionnelle. Toutefois, il est vrai que cette mise en pratique de savoirs acquis au fil de longues années de formation m’a conduit à m’éloigner du monde académique, et partant des discours savants qu’on y tient, et plus encore des querelles qui l’animent. De fil en aiguille, j’ai donc laissé tomber ce projet de commenter 52 articles de littérature sociologique savante en autant de semaines pour ne pas « devenir stupide », formule que j’avais empruntée à Martin Page, partie du titre d’un ouvrage fort drôle qu’il a publié – et dont je recommande au passage la lecture.

Cessant donc de lire de la sociologie savante pour m’investir dans d’autres domaines, je ne m’estime pas pour autant être devenu stupide. Pour autant, je n’ai pas l’impression que ce soit le cas de tout le monde parmi ceux qui pourtant continuent à lire cette sociologie ; en fait, parmi ceux-là mêmes qui l’écrivent. Dans un essai qui date, l’anthropologue Pierre Clastres entamait en ces termes : « ce n’est pas que ce soit très amusant, mais il faut réfléchir un peu à l’anthropologie marxiste ». Je vais reprendre la formule pour parler de la sociologie du genre : ce n’est pas que ce soit très intéressant, mais il faut bien en parler. On verra que le parallèle qu’il est possible de faire dépasse probablement la formule.

Car s’il faut en parler, c’est qu’il est douteux que la critique soit exprimée de l’intérieur de peur de représailles – s’opposer à la sociologie du genre en sociologie serait mal vu, surtout venant d’un homme. Etant de l’extérieur, je vais donc saisir l’opportunité qui m’est donnée de réagir. Cette opportunité, c’est la diffusion de l’émission La suite dans les idées de Sylvain Bourmeau sur France Culture, le 24 novembre 2018. Intitulée Le genre au travail¸ l’émission promettait d’aborder une vraie problématique, à travers un entretien avec la sociologue Gabrielle Schütz au sujet de son ouvrage Jeunes, jolies et sous-traitées : les hôtesses d’accueil.

Je préciserai deux choses avant de dérouler mon propos.

En premier lieu, je n’ai rien contre l’un ni l’autre, que je ne connais pas personnellement. De Sylvain Bourmeau, je n’ai connaissance qu’au travers de cette émission et de ses interventions Le grain à moudre, ce qui m’a permis de constater qu’il avait le souci d’aller au fond des choses – ce qui n’est pas rien en la dernière circonstance, où il a pu avoir affaire à des interlocuteurs tels que Aude Lancelin ou Brice Couturier chez qui l’esprit partisan semble le plus souvent avoir aboli toute capacité à débattre – voire à réfléchir. Quant à Gabrielle Schütz, je n’en avais jamais entendu parler avant d’écouter cette émission sur Le genre au travail, et je ne pouvais tout au plus que me réjouir que l’animateur donne la parole à une jeune sociologue plutôt qu’à un baron qui trouve bien assez d’occasions de la monopoliser pour qu’on lui en donne encore, surtout pour radoter.

En second lieu, je réagis en tant que simple citoyen auditeur d’une émission diffusée sur une chaîne de radio publique lors de laquelle il est question d’un travail produit dans le cadre de la recherche publique. Cela signifie que je ne me suis certainement pas donné la peine de lire l’ouvrage de Gabrielle Schütz, ni aucun de ses écrits, et que je l’assume totalement. La raison est double. Tout d’abord, comme je l’expliquerai plus loin, écouter l’émission ne m’a certainement pas donné envie de me donner cette peine. Ensuite, puisqu’on m’assène un discours en mobilisant un financement public auquel je contribue, je m’estime totalement en droit de répliquer sans avoir à en investir d’autres. Plus généralement, qui prétend vulgariser s’expose à des retours vulgaires : ce n’est qu’un juste retour des choses, à moins d’avoir totalement versé dans la domination.

A priori, l’émission commence bien. La question posée par Sylvain Bourmeau est pertinente. Je cite, en reprenant la présentation sur le site : « Comment expliquer qu’il soit encore possible pour des entreprises de mettre en scène ces rôles devenus totalement kitsch pour beaucoup de clients auxquels elles s’adressent ? Comment expliquer que des personnes sensées mettre en valeur une entreprise ou une activité puissent être ainsi dévalorisées en surjouant leur féminité ou leur masculinité ? »

La question est pertinente, car elle porte sur le « comment » et non sur le « pourquoi ». Elle invite à mettre en évidence des processus sociaux qui conduisent à adopter des pratiques qui peuvent paraître en parfait décalage avec certaines représentations, ici espérées comme dominantes. En aucun cas la réponse ne devrait se limiter à expliquer ces pratiques par de simples représentations. Ce n’est pas qui est attendu de l’animateur, et plus généralement, ce n’est pas ce qui est attendu d’un ou d’une sociologue.

Et c’est bien là que réside le problème, car tout au fil de l’entretien, l’interlocutrice de l’animateur s’avère incapable d’expliquer les pratiques évoquées par autre chose que des représentations. Tout ce qu’il est possible d’apprendre est que quelque part, c’est comme ça : les femmes sont accoutrées ainsi car les clients le souhaitent ainsi. « En ce qui concerne les hôtesses d’accueil, on les emploie parce qu’on pense trouver chez elles quelque chose qui serait naturel à leur sexe, des qualités féminines », explique Gabrielle Schütz.

Que le genre puisse constituer un objet d’intérêt en sociologie, je n’en doute pas. Toutefois, c’est sous condition qu’il s’agisse d’un objet sociologiquement construit, au sens où les sociologues qui s’y intéressent se donnent la peine de le construire. Or ce que l’émission laisse à penser, c’est que les sociologues du genre emprunteraient leur objet au militantisme féministe, et qu’ils le constitueraient en objet de recherche sans se poser de questions. Cela les conduirait à limiter leurs analyses à de simples constats que des pratiques sont « genrées », bref à constater partout, sur un ton indigné, que les petits garçons jouent au camion de pompier tandis que les petites filles jouent à la poupée.

Or que ce soit bien clair. Si c’est un grand mérite de la sociologie de nous montrer que ce qui nous semble aller de soi n’est en rien évident, et que cette démonstration doit bien débuter en pointant l’existence d’une évidence, s’arrêter à cette phase du constat, c’est faire de la sociologie de comptoir, sans plus. Ce n’est même pas du niveau L1.

Si la fortune que connaît cette sous-pratique de la sociologie m’exaspère, c’est que j’ai eu tout le loisir de constater les dégâts qu’elle entraîne. Ayant été chargé d’animer un TD de sociologie quantitative des étudiants en L3 de sociologie d’une université parisienne, j’avais invité les étudiants à analyser les réponses à un questionnaire en isolant des questions dans ce dernier, pourvu que cela fasse sens au regard d’une problématique de leur choix. Parmi les travaux remis, plusieurs prétendaient étudier des pratiques sous l’angle du genre. Et presque tous se limitaient à croiser des questions portant sur des pratiques avec une question sur le sexe, pour conclure qu’il était possible d’observer que ces pratiques étaient « genrées ». Point barre.

« Le genre n’est pas une variable » écrit très justement Isabelle Claire dans un 128 sur la sociologie du genre. A vrai dire, s’il s’agissait de remonter aux sources, on pourrait même citer Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ». Devenir, donc par quel processus, et non pas seulement par quelles représentations. Le programme était pourtant clair non ? En dépit de cela, à écouter l’émission dont il est question ici, il apparaît donc que ces étudiants ne sont pas les seuls à croire que faire de la sociologie du genre, cela peut se limiter à pointer l’évidence sans chercher à expliquer véritablement comment elle parvient à s’imposer comme telle.

Cette approche de la sociologie témoigne d’une véritable paresse intellectuelle. On pourrait ne pas s’en inquiéter, si cette paresse ne devait pas inévitablement alimenter un raisonnement radical, qui conduit à mettre à l’index une pratique ou une représentation au seul motif qu’elle serait « genrée ». C’est renouer avec une époque où l’on pouvait se croire autorisé à simplement montrer que quelque chose était bourgeois pour en condamner l’existence.

Si l’on en juge par l’émission – et encore une fois, ce point de vue de simple auditeur est parfaitement assumé – la sociologie du genre ne se serait assurément pas encore assez autonomisée du corpus idéologique radical d’où elle a émergé. Elle ne servirait encore qu’à apporter une forme de caution scientifique à un discours militant. Autrement dit, les sociologues du genre n’en seraient pas encore à disposer des outils intellectuels qui leur permettraient d’analyser des problématiques du genre pour l’intérêt de leur discipline. On en serait réduit à devoir attendre qu’émerge l’équivalent d’un Bourdieu, qui dégage des notions permettant de déployer une vraie analyse des processus sociaux, comme l’a permis dans son registre le concept de capital sous toutes ses formes.

Il y a des années, un jour que je descendais les escaliers de l’immeuble de l’EHESS boulevard Raspail alors qu’on commençait à le vider en vue de son désamiantage, mon attention fut attirée par une pile de documents posés sur une table avec, je crois me souvenir, un message du type « Servez-vous ». Curieux, je m’approchai de la table, et je regardai ce qui s’y trouvait. C’était pour l’essentiel des travaux qui affichaient une prétention à analyser des choses sous une approche marxiste. Ils finissaient lamentablement leur vie ici, dernière étape avant la benne. In fine, sur quoi l’endoctrinement de leurs auteurs avait-il débouché ? Sur rien. On achevait ici de les oublier.

Les travaux sociologiques sur le genre, on risque assurément d’en empiler beaucoup ainsi sur des tables un jour qu’on nettoiera des bibliothèques, avant de les faire disparaître. Mais ce sur quoi il conviendra alors de pleurer, ce ne sera pas seulement d’avoir fait perdre du temps à la science, mais aussi d’avoir contribué à ancrer dans des esprits une représentation totalement superficielle de ce qu’est le genre comme objet sociologique, et de ce qu’est la sociologie en général.

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